Moraliste plus apaisé, mais non pas moins curieux, à solutions moins brutales, mais plus pratiques, M. Louis Ulbach[ [83] s'entend, comme M. Dumas fils, aux faits de conscience, et, avec une subtilité de casuiste, les analyse à fond et les résout presque toujours de manière à sauvegarder la loi morale. C'est un «directeur» incomparable. Il sait toutes les inclinations du cœur, excelle à débrouiller les situations les plus délicates, possède pour les petits malaises de la vie amoureuse, pour les troubles des sens à tous les âges, d'admirables recettes familières, et il vous les donne sans pédanterie, avec sa longue expérience, sa fine bonhomie et sa grande douceur de parole. Lisez, je vous prie, si vous ne l'avez déjà fait, la Confession d'un abbé, les Inutiles du mariage, Autour de l'amour. L'éducation du cœur le préoccupe avant tout. Il est de l'avis de Fontenelle que, pour bien vivre, les plus petits sentiments valent mieux que les plus belles réflexions. Volontiers encore je me le figurerais comme un de ces sages d'autrefois, dissertant à loisir du noble amour, sous les platanes emplis du chant des cigales divines. Peut-être n'est-il point le maître du chœur. Ce serait M. Renan, si vous voulez, qui tiendrait ici la scytale; mais M. Ulbach ferait à merveille Eryximaque ou Agathon.

Et M. Arsène Houssaye, lui, ferait Alcibiade. Il en eut la beauté, que des aèdes chantèrent[ [84]; il en a hérité la grâce, et aussi la légèreté, le rien, ce don charmant de discourir d'abondance en mots fleuris et doux. Les livres de M. Houssaye[ [85] sont les confessions de ses amours, et il apparaît qu'elles furent belles et précieuses. La leçon qu'il en tire est bien simple, c'est qu'il faut aimer, et puis aimer encore.

Ce conseil d'une philosophie agréable, un moraliste de la même école, M. Octave Uzanne, l'appuierait, je crois, très volontiers. Il a défini lui-même ses livres des «essais pimpants, irradiés de couleurs gaies, qui chassent de l'œil la monotonie du noir.» La définition est un peu subtile, mais elle dit bien l'auteur. Je l'emprunte au Miroir du monde, qui est un livre de réflexion fine et vive, dans la manière des conteurs galants de l'autre siècle. Ce n'est point là, peut-être, une morale très élevée; mais après tout elle contenta nos pères; elle fut celle des plus Français de notre race, et la mode, en France, n'a pas toujours été à l'hypocondrie et à l'austérité.

VII

Il me reste à nommer les humoristes. Car ce sont des philosophes aussi, moins attachés à la lettre du dogme, moins disciplinés sans doute, sortes d'enfants perdus tiraillant sur la vie un peu à tort et à travers, les Quatrelles[ [86], les Véron[ [87], les Hervieu[ [88], les Claudin[ [89], les Grosclaude[ [90],—et M. Taine[ [91], au temps qu'il faisait Graindorge à la Vie parisienne, et M. de Pontmartin, quand il fréquentait chez Mme Charbonneau[ [92]. Ils ont le piquant, le dégagé, l'à-propos, et ils s'appellent Aurélien Scholl[ [93], Pierre Véron, Emile Blavet[ [94]. Vous trouvez une fleur de grâce jusqu'en leurs pires débauches, et ils s'appellent Quatrelles ou Mouton-Mérinos[ [95]. Est-ce l'esprit de mot, le sens du saugrenu, la charge? Ils s'appellent Grosclaude ou Chavette[ [96]. S'ils mordent ou égratignent, pour le coup de dents ils s'appellent Henri Rochefort[ [97], pour le coup de griffes Paul Hervieu et Gustave Claudin. Mais coups de griffes ou coups de dents, ne vous effrayez point. Cela reste véniel et nos gens se font plus mauvais qu'ils ne sont. Leur doyen, Alphonse Karr[ [98], quand ses Guêpes piquaient encore, n'a point fait, que je sache, de blessures bien cuisantes. Le fonds général de leur esprit, c'est la malice, et cette malice-là est aussi éloignée des macabreries saxonnes ou des métaphysiques germaines qu'une pochade de Forain peut l'être d'un fusain du Punch ou d'une enluminure de la Berliner-Ragg. C'est de l'esprit français, toujours.

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CHAPITRE V
LES RUSTIQUES

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