Hector Malot.—C'est M. Taine qui fit la réputation littéraire d'Hector Malot dans un article resté célèbre du Journal des Débats. J'y renvoie le lecteur. Il y verra pour quelles raisons M. Taine admire M. Malot, et comment il l'établit dans la succession de Balzac. Pour la fécondité, peut-être (Le seul énoncé des livres de M. Malot prendrait toute une page: Zyte, Micheline, Les millions honteux, Ghislaine, Le sang bleu, Le lieutenant Bonnet, Une belle-mère, Clotilde Martory, Sans famille, Madame Obernin, etc.), pour la langue, qui est chez M. Malot plus franche, plus ferme, moins mêlée que chez Balzac, pour le tour de l'intrigue, la bonne charpente du drame, la force et la variété des situations, j'y consens encore. Mais ce large sens de la vie, cette puissance créatrice, cette rude et indélébile empreinte que Balzac applique à Rubempré, à Gobsek, à Vautrin, à Ursule Mirouet, au vieux Grandet et qui les fait reconnaître entre tous pour ses fils et filles, je pense qu'il n'en faut point trop parler à M. Malot.

Victor Cherbuliez[ [165].—Et parlons-en bien moins encore à M. Cherbuliez. Il serait le premier à sourire; il se prend si peu au sérieux qu'il sourit à chaque instant de lui-même. Que par bonne fortune il mette la main sur un vrai type, comme son Jean Têterol, ou sur un cas de vraie passion, comme dans Ladislas Boski, la préoccupation de l'esprit le point, le retourne, l'enlève à la réalité entrevue. Et le voilà qui part à tout railler, mais avec tant de grâce, de finesse, une politesse de si bon ton, qu'on est vite consolé du change. Il se peut même, après tout, que ce soit là son grand charme. Du moins, pour le Comte Kostia, est-il bien certain que l'attrait du livre vient de ces sautes continuelles de la passion et de l'esprit. M. Cherbuliez ne veut être qu'un amuseur; mais c'est l'amuseur des délicats.

Jules Case[ [166].—Pour M. Case, quoique jeune encore, il occupe une place très honorable dans le roman contemporain. Je citerai particulièrement de lui Bonnet-Rouge et Une Bourgeoise. Le premier de ces romans est une étude de psychologie politique: Olivier Dathan, le héros de Bonnet-Rouge, à force de compromissions et de volte-face, devient un personnage; le second roman, une étude d'adultère, s'agite dans un milieu manufacturier. Talent réfléchi, bien littéraire, répugnant à la grossièreté sans dédaigner l'exactitude, ami de l'idée qu'il concilie avec le fait, M. Case se montre à nous dans ces deux romans comme un des bons disciples de Balzac.

Albert Delpit[ [167]; Ernest Daudet[ [168]; Camille le Senne[ [169]; Adolphe Belot[ [170].—Je goûte moins M. Albert Delpit, dont le tempérament, plus audacieux, sans doute, garde toujours quelque chose de mélodramatique. Sa langue reste médiocre; c'est cette langue semi-poétique que vous connaissez, et qui est toute tissue de métaphores courantes (Les barques comme des mouettes frileuses, etc. Et pourquoi frileuses?) On peut lui reprocher encore d'être trop docile à l'actualité dans le choix de ses sujets. Voyez, par exemple, Solange de Croix-Saint-Luc, qui est la mise en œuvre du triste drame de Solesmes. L'inconvénient de ces sortes de livres, c'est qu'ils subordonnent l'art à la réalité; le romancier n'est plus son maître, mais une manière de juge instructeur. Nous touchons une fois de plus ici à cette question du «reportage dans le roman», qui a pris tant de gravité en ces dernières années. Les romanciers du genre de M. Delpit,—et ils sont nombreux, depuis M. Camille le Senne et M. Ernest Daudet jusqu'à M. Adolphe Belot,—«commencent, dit M. Brunetière[ [171], par faire une espèce d'enquête générale sur l'état de l'opinion. Quel est l'événement parisien de l'année dernière dont le retentissement dure encore ou dont on puisse espérer, à tout le moins, de réveiller aisément l'écho? Et quel enchaînement de faits divers, ou quelle heureuse combinaison de menus scandales du boulevard et du bois, pourrait bien grossir l'aventure jusqu'aux proportions d'un volume?» Et la question résolue, vous voyez paraître ou Solange de Croix-Saint-Luc, de M. Delpit, ou Défroqué, de M. Ernest Daudet, ou Louise Mengal, de M. Camille Le Senne, ou La bouche de Madame X..., de M. Belot. Que ce souci de l'actualité, ce soin de flatter le goût du public, ôtent de ses moyens au romancier, la chose, je pense, n'est point contestable. Il arrive ainsi que des romanciers bien doués, ayant, comme M. Ernest Daudet, la vigueur et l'emportement, comme M. Adolphe Belot, la passion, ou, comme M. Le Senne, une psychologie très sûre, servie par une langue très suffisante, se condamnent à des sujets de rencontre auxquels leur talent ne les préparait point et qui rebutent leur analyse, quand ils ne descendent pas, pour flatter des goûts pires, à l'étude de simples cas pathologiques[ [172].

Mario Uchard.—C'est là, du reste, un courant. Que si notre littérature a des excès, ce n'est point de pudeur. Nos pères souffraient de la métaphore; nous souffrons du mot propre. Je ne dis point cela pour M. Mario Uchard; mais enfin il est bien certain que M. Mario Uchard lui-même ne s'est point toujours tenu dans les limites d'une saine et étroite morale et que ce ne sont point des livres à mettre aux mains des jeunes filles que Mon oncle Barbassou et Inès Parker. Par exemple, il n'y a rien à dire à Mademoiselle Blaisot, non plus qu'à Joconde Berthier. M. Uchard n'a peut-être point une imagination très puissante; mais je lui reconnaîtrai bien volontiers ce qu'on lui reconnaît ordinairement, du bon sens, de la verve, un esprit un peu gros, amusant tout de même, l'art de narrer des choses simples en une langue aisée.

Francisque Sarcey.—Portez les qualités précédentes au degré éminent qu'elles atteignent chez M. Sarcey, vous aurez, je pense, la caractéristique de son talent. On le connaît assez peu pour romancier; le feuilletoniste, chez lui, a eu tôt fait d'accaparer toute l'attention. Avez-vous entendu parler d'Etienne Moret, du Piano de Jeanne, de Deux amis, de Qui perd gagne? Pourtant, il y a quelque vingt années, et quand le feuilletoniste n'était qu'en bouton, Le piano de Jeanne et Qui perd gagne récréèrent fort nos parents. Ils pourraient encore délasser les fils. Ils furent publiés dans le Journal illustré, où ils eurent le succès que méritait cette langue alerte, franche, bien sonnante, une imagination toujours prudente, un tour heureux dans l'agencement du drame et la présentation des personnages. L'auteur a lu Balzac; il s'en souvient quelquefois. Son Valdreck est un peu lui-même cousin du bon Pons; dans les Deux amis, il figure un Rastignac de province qui est une caricature toute parlante. Son Etienne Moret doit être mis à part: c'est une étude très sérieuse, attristée souvent, de la vie universitaire. Je voudrais qu'on dédaignât moins ces jolies œuvres, vives, vraies, intéressantes, et je voudrais que mes contemporains se persuadassent qu'il y a plus de courage et d'originalité qu'on ne croit à être, en prose comme en vers, un homme de bon sens.

François Coppée.—Ecoutez l'histoire d'Henriette Perrin et d'Armand Bernard: Henriette Perrin était couturière; Armand Bernard était étudiant. Ils se rencontrèrent une après-dînée de dimanche devant l'hôpital Laënnec; ils marchèrent quelque temps côte à côte; il lui prit le bras et elle ne sut pas résister. Ils dînèrent chez Lavenue; ils firent leur promenade de noces sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre; puis il la reconduisit chez elle, et, «ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit». Henriette avait dix-neuf ans; Armand en avait vingt. «Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombe. Mais si tendrement aussi!» Et des jours, des semaines, des mois passèrent. Mme Bernard avait surpris le secret de son fils et ne lui pardonnait pas. L'enfant fut atteint d'une fièvre typhoïde; il mourut. Et Henriette aussi mourut[ [173]...—O poète, j'ai vu des yeux chers qui pleuraient sur la destinée d'Henriette et d'Armand. Quel charme avez-vous donc que cette vieille et éternelle histoire revive avec vous dans sa fraîcheur et sa grâce premières? Bénie soit la Muse! Par elle, et jusqu'en vos infidélités, vous restez toujours notre poète, le poète des jeunes cœurs, des jeunes amours, douces et brèves, l'enchanteur des mélancolies confuses de la vingtième année...

Amédée Pigeon.—Un poète encore, si délicat, si triste, comme souffrant, qu'on connaît à peine et qu'il faudrait admirer. Le connaît-on beaucoup plus pour romancier? Je ne crois pas. Mais ceux des hommes de mon âge qui ont lu Femme jalouse, qui ont vécu avec le poète dans la tragique intimité de Mme Fauvel et deviné un frère d'esprit dans la pâle et douloureuse figure de son amant, ne sauraient oublier de sitôt cette pénétrante analyse. M. Pigeon n'a rien publié depuis Femme jalouse. J'ai peur qu'il ne renonce au roman. Il semble pourtant qu'une observation aussi sûre que la sienne, une langue si déliée, devraient trouver à s'exercer à l'aise dans ce libre domaine de l'analyse psychologique.

Et voici d'autres écrivains, gens de talent, un peu mêlés, que je ne puis, je crois, mieux cataloguer que dans les éclectiques: d'abord, M. Edouard Cadol. Romancier honnête et d'une bonne humeur continue, on lui doit entre autres livres de mérite, Gilberte, La revanche d'une honnête femme, Les parents riches. La caractéristique de ses livres, c'est qu'ils sont déjà tout découpés pour la scène;—M. Paul Perret (Ni fille, ni vierge, Sœur Sainte-Agnès, Le roi Margot). Ses affabulations sortent du domaine courant et présentent presque toujours au dernier chapitre quelque péripétie inattendue[ [174];—Mme de Peyrebrune (Gatienne, Mlle de Trémor, Une séparation, Victoire la Rouge, Les ensevelis, etc.). «Mme de Peyrebrune est un esprit vivant, dit M. Jules Lemaître, actif, curieux, infatigable, ouvert à toutes les impressions.» Ses meilleurs romans sont un compromis entre le roman romanesque et le roman d'observation;—M. Gustave Toudouze (Le ménage Botsec, Toinon, Le pompon vert, Fleur d'oranger). M. Toudouze est un romancier à thèses; du moins apporte-t-il à leur développement un talent d'écrivain et une conscience d'analyste très appréciables. J'ai déjà cité Le pompon vert comme un de nos bons recueils de nouvelles[ [175]; je citerai Fleur d'oranger comme un roman qui se lit et se discute et qui a sa marque d'originalité;—M. Albert Cim (Service de Nuit, Un coin de province, Institution de demoiselles). M. Cim s'entend à camper en pied des figures de grotesques et de déclassés qui ne laissent pas que d'avoir leur mérite;—M. Léon de Tinseau (Ma cousine Pot-au-Feu, Montescourt, Madame Villeféron jeune, etc.). M. de Tinseau s'est cantonné dans la province, qu'il a rendue çà et là d'une manière amusante et fine. Montescourt est la peinture d'une petite ville pendant la période électorale; il est dommage que M. de Tinseau mêle des histoires d'enlèvement à ces jolis croquis sans prétention;—M. Charles Foley (Risque-tout, La Course au mariage, etc.). «Ce dernier livre, dit M. Adolphe Brisson[ [176], est une étude, prise sur le vif, de ce monde cosmopolite que tous les Parisiens ont plus ou moins coudoyé. A ses qualités d'analyse et d'observation, il joint l'attrait d'une action piquante et mouvementée»;—M. Léon Tyssandier (La première passion, La femme du préfet). L'auteur a aussi collaboré au roman posthume de Henri de Pène: Demi-crimes. Son roman de début, La première passion, bien accueilli de la critique, accuse une langue originale, un sentiment très vif des choses de l'amour et une très réelle connaissance des dessous parisiens.—Enfin et pour être fidèle à ma conscience d'annotateur, il me faudrait citer tout au moins ici, avec les romans et nouvelles (quelques-unes sont exquises) de M. Philibert Audebrand[ [177], Provinciale, par M. Gaston Bergeret, Le cahier de Marcel, par M. Charles Baumont, La Madone, par M. Jacques Normand, L'Impasse et L'Etoile, par M. Marcel Sémezies, Une comédienne, par M. Henri Baüer, Le député Ronquerolles, par M. H. Buffenoir, Le pantalon de Mme Desnoux (un livre très amusant, un peu tourné à la charge), par M. Henri Bauclair, La Comtesse Gendelettre (une étude de ville d'eaux, très fouillée et très mordante), par M. Louis Tiercelin, Madame Caliban et Bébelle, par M. Alfred Bonsergent, L'Ecuyère et La maréchale, par M. Alain Beauquesne, Le vice sentimental, par M. Jules Hoche, Un cœur fêlé, par M. Jules Vidal, Une fille de Paris et Maître Dufresnoy, par M. Gilbert Stenger, Miracle, par M. Victor Meunier, Yvon d'Or et Monsieur de Joyeuse, par M. L. Martin-Laya (avec dédicace à Chambige), La marquise de Rozel, par M. Gustave Vinot, Une jeune fille (roman à thèse et à thèse bien soutenue), par M. Saint-Maxent, Le bonheur à trois (autre roman à thèse, lui, elle et l'autre) par M. Armand Charpentier, Peur de la vie (dont la morale optimiste quand même est un peu cousine de celle de M. Cherbuliez), par M. Richard, L'assassin de Monsieur Le Doussat, par M. Antoine Mathivet, Achille Robineau (monde de la bourse) par M. Yveling Rambaud, Un mariage parisien, par M. de Beausire-Seyssel. Je prie qu'on m'excuse d'arrêter ma nomenclature sur ce dernier nom; pour les «manquants», il sera plus simple de se reporter au Journal général de la librairie. Je dirai seulement quelques mots du cas de M. Georges Ohnet[ [178].

Salué à ses débuts comme un des maîtres du roman et du théâtre contemporains, en possession d'un succès dépassant toute prévision, M. Georges Ohnet, qui n'attendait plus qu'un fauteuil à l'Académie, s'est vu tout d'un coup dépouillé de son auréole et jeté bas de son piédestal par la main vigoureuse de M. Jules Lemaître. Dieu sait le revirement qui suivit cette exécution! Ce fut un tolle dans toute la critique; point de roquet de lettres qui ne crut à honneur d'aboyer aux chausses du malheureux romancier; s'il vit encore, c'est en vérité qu'il a la peau dure. Et pourtant, réfléchissez: que les succès de M. Georges Ohnet, ses prétentions à la maîtrise, une morgue à l'avenant, aient fini par agacer quelques-uns, je le conçois. Il serait aussi ridicule de prendre M. Ohnet pour un grand écrivain qu'il est ridicule, je pense, de lui dénier toute espèce de talent. Sa syntaxe et son style sont médiocres, soit! Mais croyez-vous, tout bien réfléchi, qu'il écrive plus mal que vingt autres de nos contemporains, M. Delpit, par exemple, ou M. Jules Mary, dont vous tenez les œuvres en une certaine estime? Et quand M. Jules Mary écrit cette phrase: «On eût dit que l'occupation des Flandres par les Espagnols, mêlant le sang des deux races, revivait tout à coup en lui par-dessus les générations», s'exprime-t-il beaucoup mieux que M. Georges Ohnet? Et quand M. Delpit parle des nuages «noirs comme de l'encre», des barques qui rentrent «pareilles à des mouettes frileuses», et de l'amour qui naît de la haine «comme un lys d'un fumier», ces métaphores sont-elles beaucoup plus neuves que celles de M. Georges Ohnet? Et quand M. Emile Blavet, dont M. Jules Lemaître se plaît à reconnaître, avec une grande raison d'ailleurs, l'entrain, la vie, le parisianisme, dit couramment «la horde misère», sa syntaxe est-elle enfin si supérieure à celle de M. Georges Ohnet? Mais notez bien que les trois quarts de nos écrivains n'ont jamais pu conjuguer le verbe «poindre», ni connu le genre du substantif «effluve», ni su distinguer un pluriel dans la préposition «ès». Et vous irez faire un grief mortel à M. Georges Ohnet de ce que vous pardonnez si aisément à ses confrères! Soyons justes. Si M. Ohnet s'est emparé du public et s'il le tient toujours, c'est qu'il a les deux qualités qui décident habituellement de ces sortes de succès: ses livres sont charpentés de main d'ouvrier et il apporte une réelle puissance au développement des lieux communs dramatiques de l'amour. Le public n'en demande pas davantage. Et après tout, sont-ce là des qualités qu'il faille tant dédaigner? Je ne suis pas sûr que si les romans de M. Ohnet étaient écrits en slave, que l'action se passât à Saint-Pétersbourg ou à Nijni-Novogorod, et qu'enfin M. Georges Ohnet s'appelât d'un nom en off, en eff ou en ki, beaucoup de ceux qui le raillent ne lui découvrissent tout de suite du génie.