[XIII.]

Applications diverses des recettes de la sorcellerie.—Les prédictions.—Un soldat du duc Uladislas.—Les meurtres.—La sorcière de Provins.—Évocation des rois de France au château de Chaulmont.

Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les magiciens et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les pactes, les conjurations, le grimoire, les talismans, les carrés, les baguettes, les anneaux magiques, les poudres, les breuvages et les onguents. Nous allons voir maintenant à quels usages les sorciers appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu'ils faisaient ou prétendaient faire de leur puissance.

Cette puissance était infinie et sans bornes, et en suivant à travers l'histoire les prodiges qu'on lui attribuait, on reste épouvanté de la sottise humaine, et l'on a peine à comprendre ce qu'il en coûte à l'humanité de siècles et d'efforts pour secouer le joug des plus grossiers mensonges.

La divination, qui formait dans l'antiquité l'une des branches les plus importantes de la théogonie païenne, fut aussi dans le moyen âge, nous l'avons indiqué plus haut, l'un des principaux attributs des magiciens et des sorciers qui, en général, en empruntaient les pratiques à l'astrologie. Il n'est point d'événements importants que les magiciens et les devins n'aient prédits; il n'est point d'hommes célèbres dont ils n'aient annoncé la grandeur ou la mort; et l'on ferait des volumes avec les contes auxquels cette croyance a donné lieu. Nous choisirons au hasard, au milieu de ces rêveries, quelques faits caractéristiques.

Ænéas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc Uladislas contre Grémiozilas, duc de Bohème, une sorcière dit à son fils, qui suivait le parti d'Uladislas, que son maître succomberait dans l'a première bataille avec la plus grande partie de son armée, et que, pour lui, il échapperait au péril s'il tuait le premier ennemi qu'il rencontrerait dans la mêlée, s'il lui coupait ensuite les oreilles, et faisait une croix avec son épée sanglante entre les pieds de devant de son cheval. Le fils de la sorcière exécuta fidèlement ces prescriptions; il sortit sain et sauf du combat, tandis qu'Uladislas resta sur le champ de bataille avec une grande partie de son armée.

En 1452, dit le savant auteur d'un travail sur les vaudois, M. Bourquelot, une étrangère se présente au grand hôtel-Dieu de Provins; on la reçoit avec bienveillance; mais au moment où elle entrait, un chien se précipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle dit à la gardienne de la maison: Tu m'as fait mordre par ton chien; avant trois jours, tu mourras de mauvaise mort. La gardienne mourut en effet, car la prédiction s'accomplissait toujours.

Voici maintenant, dans un autre genre, une anecdote qui a été plusieurs fois racontée par de graves historiens, et qui se trouve consignée dans les Recherches de Pasquier: «La feue royne mère Catherine de Médicis, dit Pasquier, désireuse de savoir si tous ses enfants monteroient à l'Estat, un magicien, dans le château de Chaulmont, qui est assis sur le bord de la rivière de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra dans une chambre, autour d'un cercle qu'il avoit dressé, tous les roys de France qui avoient esté et qui seroient, lesquels firent autant de tours autour du cercle qu'ils avoient regné ou qu'ils dévoient regner d'années; et comme Henri troisième eut fait quinze tours, voilà le feu roy qui entre sur la carrière gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers et, voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un petit prince, de l'aage de huit à neuf ans, qui fit trente-sept à trente-huit tours; et après cela toutes choses se rendirent invisibles, parce que la feue royne mère n'en voulut voir davantage.»

Les sorciers appliquaient leur science divinatoire à prédire les événements les plus importants comme les plus futiles; ils donnaient l'horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils annonçaient les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des batailles, et leurs prédictions, propagées dans la foule, tenaient souvent pendant de longues années tout un peuple en émoi. Ils annonçaient également, dans la vie privée, les maladies, la mort, la perte de la fortune, les héritages, les infidélités des amants et des maîtresses. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie leur prétendue science, et il en fut quelquefois de même de ceux qui les consultaient. En 1521, le duc de Buckingham fut décapité pour avoir écouté les prédictions d'un devin nommé frère Hopkins, et vers le même temps lord Humperford fut également décapité pour avoir consulté certains devins sur le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les époques et dans tous les rangs de la société, chose humiliante pour la raison, ces prophètes de mensonges ont trouvé autour d'eux une foi robuste; la divination a même échappé au scepticisme moderne; bien des esprits forts; qui ne sont souvent en réalité que des esprits faibles, après avoir douté de tout, n'auraient point osé douter de cette science absurde, et comme preuve, il suffit de nommer Cagliostro, Mlle Lenormant, les cartomanciens, les buccomanciens, l'auteur du Corbeau sanglant, et les devins de nos bals publics. Vantons-nous après cela du progrès de nos lumières, de notre perfectibilité et de notre civilisation.