Dans ces drames fantastiques l'unité de temps et de lieu est toujours sévèrement observée. Une lampe sans huile, comme ces lampes éternelles qui brûlaient dans les tombeaux païens, répand sur l'assistance une lueur tremblante et sombre. Satan préside; assis sur un trône, et toujours sous une forme hideuse; c'est un crapaud couvert de laine ou de plumes, un corbeau monstrueux avec un bec d'oie, un bouc fétide, un homme blanc, et transparent de maigreur, dont l'haleine donne le frisson, un chat noir avec des yeux verts et des griffes de lion, etc. La forme du reste varie suivant les pays. En Suède, le diable se montre au sabbat avec un habit gris, des bas rouges, une barbe rousse, un chapeau à haute forme et des jarretières d'une longueur démesurée. Chaque sorcier, en arrivant, dépose auprès du diable, son herbe de sabbat, c'est-à-dire une plante quelconque, dont il s'est muni en partant, fougère, gui, plantain, armoise, ciguë, etc. Satan prend une poignée de ces herbes, fait une aspersion de son urine à toute l'assemblée, et alors la séance, est ouverte.
[XIX.]
Continuation du sabbat.—Hommages rendus au diable par les initiés.—De la messe diabolique.—De la fabrication des onguents magiques.—Exhortations du diable à ses hôtes.—Le festin.—Le bal.
La séance une fois ouverte, chacun prend son rôle: comme de raison, le plus important appartient au diable; et ce rôle peut se ranger sous quatre chefs principaux: 1° Satan reçoit les hommages de ses sujets; 2° il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents magiques; 3° il fait des conférences et des exhortations; 4° il se livre, à l'égard des cérémonies du catholicisme, aux profanations les plus sacriléges.
Nous ne décrirons pas les hommages que le diable exigeait de ses affidés. L'inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brûler, au XVe siècle, les vaudois d'Arras, n'osait pas lui-même en parler, pour doute, dit un vieil historien, que les oreilles innocentes ne fussent averties de si vilaines choses, tant il s'y commettoit des crimes puants et énormes. Nous ne parlerons pas non plus de la messe diabolique, dont on peut lire le détail dans l'Histoire de l'inquisition d'Espagne, de Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l'imagination la plus souillée, la plus monstrueuse, peut rêver de plus obscène et de plus impie, se trouve entassé comme à plaisir dans ces légendes, qui effrayent par leur perversité. Nous nous arrêterons seulement à la composition des onguents, et aux exhortations.
Après avoir fait l'aspersion dont nous avons parlé plus haut, Satan plaçait toutes les herbes apportées par les initiés dans une immense chaudière, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures d'autels, de la limaille de cloches et des enfants coupés par morceaux. Il écumait la graisse de cet affreux bouillon, et, après avoir prononcé sur cette graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; c'était là, pour les maléfices, l'ingrédient le plus infaillible, et cette drogue conservait dans son action quelque chose de la perversité et de la puissance de celui qui l'avait préparée.
Les sorciers, après avoir reçu l'onguent, mangeaient les débris des chairs qui avaient servi à sa composition et ils se rangeaient ensuite autour du trône, pour écouter les exhortations de leur maître. Celui-ci revêtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, une chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle cérémonie, il reprenait la forme humaine, car ces vêtements devaient figurer fort mal sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trône d'ébène, «Il les preschoit, et leur défendoit d'aller à l'église, d'ouyr la messe, prendre de l'eau bénite, et que, s'ils en prenoient pour montrer qu'ils fussent chrétiens, ils diroient:—Ne déplaise à notre maître!» Satan recommandait à ses vassaux de faire tout ce que réprouvait l'Église, et leur ordonnait le meurtre, l'inceste, l'adultère, la trahison, tous les grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait d'affreux blasphèmes. Ses discours étaient entrecoupés d'imprécations terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutôt braire que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des réjouissances.
Comme dans les fêtes mondaines, ces réjouissances consistaient principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins était des plus variés. Tantôt la table était chargée de mets splendides, préparés avec une délicatesse extrême, tantôt on n'y mangeait que du pain noir et de la chair d'enfants; mais cette chair et les mets les plus recherchés eux-mêmes étaient toujours d'une extrême fadeur, attendu que l'on n'y employait jamais le sel, parce que l'Église s'en servait dans la bénédiction de l'eau et dans le baptême; de plus, les sorciers avaient beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais à calmer leur soif ou leur faim, ce qui fait dire à quelques démonographes que le diable ne donnait jamais aux invités du sabbat que des viandes et des vins fantastiques. Quelquefois, pour égayer les convives, Satan chantait, comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires empruntées aux légendes de l'enfer, et, la chanson terminée, on portait des toasts à la ruine de la foi, à l'hérésie, à l'Antechrist.
Après le repas, on dansait; chaque homme devait amener une femme, et quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour compléter les quadrilles, Satan y suppléait par des incubes et des succubes, c'est-à-dire des démons mâles et femelles. La toilette de rigueur était une nudité complète. Les danseurs et les danseuses, au lieu de bouquets, portaient à la main des torches de poix noire; un vieux Turc ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait à ses vœux; alors, au milieu d'une ronde effrénée, tous les assistants se livraient aux actes de la plus hideuse dépravation. La danse terminée, et au moment où le chant du coq annonçait les premières lueurs du jour, chacun retournait chez soi, comme il était venu, sur un balai ou sur le dos du diable.