«Je te conjure derechef de m'apparaître comme dessus dit, en vertu des puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter présentement, pour accomplir mes désirs et volontés sans fourbe ni mensonge, sinon saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des enfers; viens donc pour faire ma volonté.»
Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les temps et les lieux, et l'on y trouve souvent les traces des plus anciennes idolâtries. En Espagne, on y voit figurer l'ange-loup; en Allemagne, au XVIe siècle, on y emploie avec une préférence marquée la syllabe OUM[1], qui désigne la trinité hindoue, Shiva, Wishnou, Brama, et à laquelle l'Inde attribue un pouvoir sublime.
On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout simplement envers lui les formalités de la justice ordinaire. M. de Saint-André, dans ses Lettres au sujet de la magie[2], dit avoir connu un bénéficier, homme de beaucoup d'esprit, qui prétendait que l'on pouvait forcer Satan à comparoir, au moyen de sommations réitérées, faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule bien et dûment contrôlé.
Si grande que fût la puissance évocatrice des mots employés dans les conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à déterminer Satan à paraître; il fallait corroborer leur action par diverses formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout à se procurer des œufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; on lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la cérémonie, et l'on y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une nappe blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne fût-ce même que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais rien pour rien. Il fallait toujours, lorsqu'on le dérangeait, lui offrir quelque petit présent, sous peine d'être étranglé; il fallait surtout avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, où le sorcier s'établissait comme dans un asile inviolable.
Le diable ne répondait point toujours en personne aux sommations de ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer des délégués; ou de faire apparaître devant eux et de mettre à leur disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la demande. Ces sortes de communications n'étaient pas, du reste, sans danger, et ceux qui n'étaient point suffisamment au courant de la science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, à Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette époque, habitait cette ville, sortit un jour de chez lui en laissant à sa femme les clefs de son cabinet, avec la recommandation expresse de n'y laisser entrer personne; mais celle-ci, indiscrète comme toutes les personnes de son sexe, les remit à un étudiant qui habitait la même maison. Poussé par une curiosité fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la retraite mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au même moment, un coup terrible ébranle la porte. Satan paraît, et d'une voix menaçante: «Me voilà, que me veux-tu?» L'étudiant pâlit et ne sait que répondre. Alors Satan, furieux de s'être dérangé pour rien, le saisit à la gorge, et l'étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des diables perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe d'approcher. L'un d'eux se détache de la bande, et lui raconte ce qui s'est passé. Il court à son cabinet, et trouve en effet l'étudiant étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre? On va peut-être l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un moment de réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de passer dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener sur la place, à l'endroit le plus fréquenté des écoliers. Mais tout à coup, sur un nouvel ordre, le démon quitte ce corps qu'il vient d'animer d'une vie factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de crainte. On pensa longtemps que l'étudiant avait été frappé de mort subite; mais plus tard la vérité fut découverte; et le sorcier, obligé de quitter Louvain, alla répandre dans la Lorraine les poisons de son abominable doctrine.
Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, de pactiser avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus grande, pour obtenir de lui de plus éclatantes faveurs, le traitaient souvent comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques, sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est précise, on découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues années déjà, avait épousé un démon. A l'âge de cinquante-trois ans elle donna le jour à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de serpent et le corps d'un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de petits enfants étranglés avant le baptême; au bout de ce temps le monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.
NOTES:
[2] Paris, 1725, in-12. C'est un livre curieux, et l'un des meilleurs qui aient été écrits sur les sciences occultes.