Voici, par exemple, une institutrice d'intelligence cultivée, une savante, pour dire le mot. Son énergie et son talent sont d'un homme. Elle n'est plus jeune: le travail de tête a fané son visage; les longues lectures ont fatigué ses yeux. Elle est sèche et raide, sans beauté, sans grâce. Elle le sait et elle en souffre. Et sous cette enveloppe disgracieuse et vieillie, brûle une âme ardente, un véritable coeur de femme, avide de rendre amour pour amour. Préservée de toute chute par l'élévation de son esprit et par l'orgueil de sa volonté, elle s'enferme en une réserve dédaigneuse et froide et se réfugie dans un labeur obstiné, afin de distraire par la fièvre de l'étude son pauvre coeur abandonné qui, à de certaines heures d'isolement, dans le vagabondage des rêveries du soir, aux demi-clartés de la petite lampe, se gonfle malgré elle de tristesse et de regret.
Alors, tout ce qui reste de la femme dans cet être artificiellement virilisé, s'échappe furieusement en révoltes et en malédictions. Que les crises alors sont douloureuses! Et combien d'institutrices les ont traversées? L'une d'elles écrivait à Francisque Sarcey: «Être étrangère partout, sans affection, sans protection: la navrante solitude! Toujours et toujours tourner dans le même cercle! Voilà tantôt vingt-deux ans que cela dure! C'est le supplice perpétuel. J'ai quarante-six ans: c'est demain la vieillesse. Oh! que j'ai peur du désespoir final! Déjà, j'ai songé à finir cette atroce vie de bagne. Un peu de chloroforme, et ce serait fini... Mais non, je crois. Et après [137]?» Et si elle ne croyait pas? Décidément, le «préjugé religieux» a du bon.
[Note 137: ][ (retour) ]L'Institutrice de province. Annales politiques et littéraires du 23 mai 1897, p. 322-323.
Outre qu'elle ne donne pas le bonheur, comme l'on voit, la science est incapable, à elle seule, de nous rendre honnêtes et vertueux. Ce serait folie de trop attendre de l'instruction. L'intelligence la plus affinée est impuissante à remplacer la volonté. Voir juste est une chose, bien agir en est une autre. Tel, qui manifeste en esprit une raison éclairée, n'en manifeste aucune dans sa conduite. C'est le caractère qui manque le plus. Il ne suffit pas de connaître le bien pour le pratiquer, ni d'être renseigné sur le mal pour le fuir. A qui n'a pas le courage d'accomplir son devoir, toutes les lumières ne servent de rien. Sainte-Beuve rapporte d'une femme célèbre du XVIIIe siècle, plus réputée pour son intelligence que pour sa vertu, qu'«elle était destinée à être toujours sage en jugement et à faire toujours des sottises en conduite.» Jeanne d'Arc fut une héroïne et une sainte: elle ne savait pas lire, mais elle savait prier. On ne voit pas, au contraire, que tout le génie de George Sand lui ait été de quelque secours pour régler sa vie.
Nombreux sont les hommes qui savent beaucoup et qui trébuchent à chaque pas. La science n'est point une condition de vertu. Jamais la géométrie ou la médecine, le droit ou l'histoire, ne vous rendra aimant si vous êtes égoïste, doux et compatissant si vous êtes dur et brutal. Il n'est point besoin surtout d'être savante pour être vraiment femme. Lisez les discours sur les prix de vertu: vous y verrez les créatures les plus simples et les plus naïves cultiver l'héroïsme, sans soupçonner même la grandeur de leur dévouement. Donnez la même instruction à deux jeunes filles: elle fera souvent de la première un esprit juste et un coeur droit, sans corriger l'autre de sa sécheresse ou de son étourderie.
Il se peut donc qu'une femme soit très vertueuse sans être très instruite. La culture scientifique ne développe pas inévitablement la force morale. Certaines femmes de mérite ont le tort de partager le préjugé sentimental du XVIIIe siècle, qui attribuait à l'instruction toute seule une valeur éducatrice: illusion dangereuse que Taine a percée à jour. Au vrai, il n'y a point de relation nécessaire entre les lumières de l'esprit et la noblesse du caractère.
Mais pour n'être pas absolument moralisatrice, une bonne culture intellectuelle ne saurait tout de même gâter la femme plus que l'homme. Elle peut guérir l'un et l'autre de la routine et de l'intolérance et, en leur faisant mieux voir la vérité, les rendre plus capables de l'aimer et de la servir. Ouvrons donc aux jeunes filles nos établissements de haute culture académique, mais en les prévenant des épreuves et des déceptions qui les attendent. Outre qu'un petit nombre seulement sera capable d'en user pour le profit de leur sexe, pour l'avancement des sciences et l'enrichissement des lettres et des arts, il est à prévoir que l'expérience refroidira peu à peu l'enthousiasme d'apprendre, la fièvre de savoir, le feu sacré dont brûlent certaines têtes éprises de «féminisme intégral». Une sélection se fera parmi ces fières ambitieuses; et je souhaite de tout mon coeur qu'elle ne soit point trop douloureuse.