Notre petite bourgeoisie, si digne et si intéressante, n'est pas beaucoup plus fortunée. Depuis vingt-cinq ans, la baisse de l'intérêt et les conversions de la rente ont réduit gravement son modeste budget. Et du coup, le mariage est devenu difficile pour ses filles. Beaucoup même ont dû s'éloigner de la demeure paternelle, qui n'était plus assez riche pour les nourrir et les abriter; et les plus courageuses se sont mises résolument en quête d'un gagne-pain honorable. Il n'est pas excessif de dire que, dans nos classes intermédiaires, le féminisme est né, moins des conceptions très contestables de l'égalité des sexes que de l'appauvrissement du foyer familial et des difficultés croissantes de la vie. Et comme au début les écoles étaient largement ouvertes et les positions universitaires facilement accessibles, les jeunes filles pauvres de bonne famille s'y sont précipitées.
Par malheur, les fonctions de l'enseignement, rapidement envahies et surabondamment occupées, n'ont pas suffi longtemps à l'afflux des aspirantes. Maintenant le féminisme cherche et réclame d'autres débouchés. Pour ce qui est particulièrement des femmes qui ne sont point engagées dans les liens du mariage et qui doivent, comme les filles et les veuves, subvenir par elles-mêmes à leur entretien, il est à conjecturer qu'elles s'appliqueront à forcer l'entrée des nombreuses carrières qui leur sont fermées. En quoi ce mouvement d'invasion pourrait-il blesser la plus stricte justice? Il faut bien travailler pour vivre.
II
Du jour même où l'on s'est décidé à ouvrir aux filles les collèges, les lycées et les facultés, du jour où, pour obéir aux suggestions des pédagogues, on a mis à la disposition de nos demoiselles les brevets et les diplômes, il était facile de prévoir, qu'après avoir pâli sur les livres et conquis laborieusement leurs grades, beaucoup d'entre elles ne se résoudraient point à considérer leurs titres universitaires comme des titres nus, simplement décoratifs, poursuivis avec désintéressement, ad pompam et ostentationem. Aujourd'hui la République distribue la même instruction aux deux sexes; elle équipe et exerce également les filles et les garçons pour les luttes de ce monde; elle leur met en main les mêmes armes et les soumet au même entraînement. Comment s'étonner que bon nombre d'étudiantes manifestent l'intention d'user, comme nos étudiants, des bagages et des munitions dont elles sont aussi abondamment pourvues? Puisque pour elles, comme pour nous, l'existence est un combat, n'est-il pas naturel qu'elles cherchent à tirer parti de leur instruction pour vaincre, c'est-à-dire pour vivre?
La graine de bachelières, de licenciées et de doctoresses devait logiquement s'épanouir en moisson de praticiennes décidées à envahir les bureaux, les prétoires et tous les emplois virils. Lorsqu'une jeune fille a subi le long labeur d'accablantes études et sacrifié au désir d'apprendre son repos, sa jeunesse, sa gaieté, souvent même sa grâce et sa santé, lorsqu'elle mesure la supériorité que son savoir, ses diplômes,--et aussi son orgueil,--lui assurent à rencontre du commun des mortels, comment voulez-vous qu'elle renonce à utiliser cette force patiemment accumulée? Ce serait, de sa part, héroïsme ou folie de se refuser à tirer profit de l'outil qu'elle s'est mis en main. Pourquoi la préparer à la lutte, si elle n'a pas le droit de s'y mêler? Pourquoi lui distribuer les grades et les diplômes, s'il lui est interdit d'en user? Pourquoi lui apprendre un métier, si elle n'a pas le moyen de l'exercer? A cela, l'État n'a rien à répondre. Il est bien inutile d'armer savamment les jeunes filles pour les batailles de la vie, si d'invincibles préjugés les tiennent éloignées du champ de l'action et les relèguent au foyer pour garder les malades et panser les blessés. Instruites comme l'homme, elles entendent monnayer, comme l'homme, leur savoir et leur mérite. Après avoir partagé nos labeurs, elles aspirent à partager nos bénéfices. Cette prétention est dans l'inéluctable logique des choses.
A ce propos, M. Izoulet a écrit: «L'âme féminine a conquis sa dignité mentale et morale, laquelle ne saurait manquer de se traduire tôt ou tard en accroissement de dignité légale, car le passage est irrésistible du psychique au juridique [140].» Rien de plus vrai: comme le flot pousse le flot, un accroissement de lumière engendre un accroissement de conscience; un accroissement de conscience détermine un accroissement de pouvoir; un accroissement de pouvoir provoque et entraîne finalement un accroissement de droit.
[Note 140: ][ (retour) ] Lettre citée dans la Faillite du mariage de M. Joseph Renaud, p. 33.
Décidée à n'être plus le satellite de l'homme, mais à briller de son propre éclat, sentant qu'elle le peut si elle le veut, il est naturel que la femme réclame le droit au libre travail. Mais ses réclamations seraient moins instantes et moins générales, si le besoin ne la chassait souvent du foyer. Ce n'est qu'en peinant courageusement au dehors que beaucoup parviennent à vivre maigrement à la maison. Qu'on approuve ou qu'on regrette cette transformation de la condition des femmes, il faut la subir. Ce n'est pas un bien, mais une nécessité; ce n'est pas un idéal, mais une fatalité.
Hors de là, quel parti la femme pourrait-elle prendre? Quelle voie pourrait-elle suivre?