En définitive, le mouvement mutualiste ne peut naître et se développer qu'en prenant pour devise: «Aide-toi, la charité t'aidera.» C'est en se conformant à cette règle, que certaines oeuvres sociales sont aujourd'hui en pleine activité: tels les restaurants féminins et les patronages de jeunes ouvrières. Que les femmes riches ou aisées s'enrôlent donc dans cette croisade d'assistance et de moralisation de leurs soeurs malheureuses: le temps presse. Il n'est que la pénétration réciproque des différentes classes de la société pour effacer nos divisions et apaiser nos querelles. La charité officielle et automatique des hommes a un malheur: elle connaît les maladies sans connaître les malades. Si bien qu'un abîme s'est creusé peu à peu entre les petits et les grands, abîme qui ne se peut combler qu'avec plus de sacrifice, plus d'amour et plus de pitié. Mieux entendue, mieux organisée, l'«assistance de la femme par la femme» est seule capable de faire ce miracle, en rapprochant peu à peu, dans une entente fraternelle, la richesse et la pauvreté.
V
Que le coeur de la femme riche ou aisée s'ouvre donc de plus en plus à la bienfaisance et à la charité, et les questions sociales, qui nous affligent et nous inquiètent, perdront peut-être de leur acuité menaçante.
Aux pauvres gens, nés sous une mauvaise étoile, pour lesquels la destinée est, dès le berceau, pleine de pièges et d'amertume, aux malheureux et aux abandonnés que les inclinations d'une hérédité perverse, les tentations d'un milieu corrompu et la contagion des mauvais exemples guettent au foyer, à l'atelier, dans la rue, à tous ceux que mille périls et mille entraînements vouent à la misère, à la souffrance, à la chute, il faut que les heureux de ce monde (ceci soit dit pour les hommes aussi bien que pour les femmes) apportent une tendresse de plus en plus compatissante. Ne disons point que certaines maladies sociales sont incurables, pour nous dispenser d'en chercher les remèdes. Reconnaissons que la vie est inclémente pour les faibles, que le monde est dur aux petits, que les conditions de fortune sont trop inégales, que les compartiments où nous vivons sont séparés par de trop hautes barrières, que les uns ont trop de peines et les autres trop de joies. N'ayons point l'égoïsme ou la lâcheté de nous accommoder des injustices du sort, de nous résigner aux infortunes imméritées d'autrui. Ouvrons notre coeur à plus de pitié, afin de faire régner en ce monde plus de justice et plus de solidarité.
Sans cela, nul système, nul changement, nulle réforme ne servira utilement la cause du progrès et de l'humanité. Bien qu'il soit nécessaire, à mesure que le temps marche et que la société se transforme, de reviser les lois devenues trop dures ou trop étroites, l'expérience atteste que le législateur intervient moins dans l'intérêt des minorités souffrantes que des majorités saines et puissantes. C'est une sorte d'hygiéniste qui se préoccupe surtout de faire la part du mal, d'enrayer la contagion, d'isoler ou de punir ceux qui menacent la santé ou la moralité publiques. La prison et l'hôpital, voilà ses armes et ses remèdes. Que si, d'aventure, il s'alarme de quelque plaie sociale, sa main est trop lourde pour la panser, trop maladroite pour la guérir. Ses lois opèrent par coercition générale, sans se plier à l'infinie variété des maladies et des misères. Il réprime et il frappe de haut, en appliquant à tous même formule et même traitement. Faute de se pencher avec compassion sur chaque infortune, l'État est presque toujours impuissant à l'adoucir. Qui ne sait que, pour soulager vraiment une souffrance, il n'est que de la plaindre? Point d'amélioration sociale sans bonté. Voulons-nous que notre société soit plus hospitalière et notre monde meilleur: soyons humains. Or, ce progrès de la tendresse et de la pitié, sans quoi toutes les lois seraient vaines, est subordonné à l'active coopération de la femme, dont les poètes ont vanté de tout temps «les paroles de grâce et les yeux de douceur.» Sans elle, nulle plaie n'est guérissable. Afin donc de faire entrer dans cette vie plus de justice, plus d'harmonie et plus de beauté, l'obligation incombe à la femme d'élargir nos coeurs,--et le sien, premièrement. Là est, pour elle, le «devoir social» qui, au temps où nous vivons, se complète et se complique, pour chacun de nous, d'un «devoir patriotique». Nous permettra-t-on d'insister sur ces deux grands devoirs? Ce nous sera seulement l'occasion d'un petit sermon en deux points.
L'aurore du XXe siècle émeut d'on ne sait quel trouble, mêlé de crainte et d'espérance, nos âmes inquiètes et impatientes. L'heure présente est triste et rude, l'avenir obscur et menaçant. C'est le rôle de la Française d'aujourd'hui d'empêcher que les soucis de la vie et les préoccupations du monde ne courbent trop bas le front de l'homme vers la terre. C'est sa mission de nous éclairer d'un rayon d'idéal à travers les voies étroites et pénibles de la «cité humaine».
Sur le terrain des oeuvres d'assistance, toutes les femmes de bonne volonté peuvent, Dieu merci! se rapprocher et s'entendre. Qu'il s'agisse de charité évangélique ou de solidarité démocratique, toutes peuvent saluer d'un même coeur la fraternité de l'avenir. A celles surtout qui ont foi en une direction supérieure des événements et des sociétés, aux chrétiennes qui se croient et se sentent les collaboratrices obscures de Dieu, il est facile de voir dans les travailleurs, non des inférieurs, mais des coopérateurs, des compatriotes, des amis, des frères. Pour quiconque sait la puissance de la fortune, et que l'homme doit en être le maître et non l'esclave, et que le riche ne peut mieux s'en servir qu'en la faisant servir à l'amélioration du sort de ceux qui peinent et qui souffrent, c'est une vérité de salut et un précepte de conscience que, pour remuer et conquérir le coeur des déshérités, il faut leur apporter un peu de confiance et d'amour; que ce n'est pas assez de donner ce qu'on possède, qu'il est nécessaire de se donner soi-même; qu'après avoir ouvert largement sa bourse, il importe d'ouvrir largement son coeur, afin d'opposer à la misère qui redouble un redoublement de douceur et de compatissante générosité. A ce compte seulement, nous serons les amis de l'humanité.
Et nous en serons récompensés au centuple, puisque, par un retour des choses qui est la justification humaine de la moralité, nous ressentirons nous-mêmes le bienfait des bienfaits que nous aurons répandus, la joie des joies que nous aurons causées: ce qui fait qu'en améliorant les autres, nous sommes assurés de nous améliorer nous-mêmes, et qu'en cherchant le bien d'autrui, nous aurons l'avantage de travailler à notre propre bien.
Mais l'humanité souffrante ne doit pas nous faire oublier la patrie. Une nation organisée comme la nôtre, une nation qui a un passé, une histoire, des traditions, une nation qui a le respect d'elle-même et la conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle doit être, une nation qui se tient et qui veut se tenir debout, la tête haute, la voix ferme et le bras vaillant, a pour premier droit de vivre et pour premier devoir de durer.