[Note 164: ][ (retour) ] Charles Benoist, Les Ouvrières de l'aiguille à Paris.

Celles qui se résignent bravement à cette misère sont de grandes saintes. Mais quand la moralité est faible (nul n'ignore ce qu'elle est devenue dans les centres industriels), faute de pouvoir vivre d'un travail indépendant, «on se met avec quelqu'un,» suivant l'expression populaire, ajoutant aux soucis de la vie quotidienne les abaissements de la plus dure des servitudes, celle du corps. Et nous savons jusqu'où, de chute en chute, cette dégradation peut descendre: de même que, chez un grand nombre de tribus sauvages, c'est la femme qui travaille pour nourrir l'homme et les enfants, on voit dans certaines grandes villes, par un renversement innommable des rôles et des devoirs, la prostituée des boulevards extérieurs faire trafic d'elle-même pour soutenir le souteneur.

Les salaires des ouvrières de l'aiguille sont donc insuffisants: c'est un fait notoire. A qui la faute? La Gauche féministe répond avec une belle unanimité: «Aux couvents et aux prisons, qui jettent sur le marché commercial des produits payés à vil prix, et qui font de la sorte au travail libre une concurrence désastreuse [165].» Les remèdes proposés à ce mal sont bien simples: dans les ouvroirs et les couvents, «on interdira tout travail à l'enfance pour supprimer la concurrence faite à l'ouvrière libre,» et dans les prisons de femmes, «l'État imposera des prix de série fixés par l'administration, après entente avec les groupes corporatifs intéressés [166]

[Note 165: ][ (retour) ] Rapport de Mlle Bonneval au congrès de 1900.

[Note 166: ][ (retour) ] Même rapport: La Fronde, du 6 septembre 1900.

La suppression du travail dans les orphelinats me paraît tout simplement abominable. Car, soyez sincères, Mesdames: décréter ici la prohibition, c'est déchaîner la persécution. Et quelle prohibition! Est-ce que le travail n'est pas moralisateur pour l'enfant comme pour le prisonnier? Et puis, dussé-je par cette affirmation heurter rudement les préventions vulgaires! j'ose dire que la plupart des communautés religieuses, qui se vouent au sauvetage de l'enfance abandonnée, ne sont pas riches. J'en connais qui, suivant le mot des pauvres gens, joignent à peine les deux bouts. Il faut pourtant bien qu'une maison, qui a tous les jours deux ou trois cents petites bouches à nourrir, s'occupe de leur trouver du pain. Quoi de plus juste qu'en échange du vivre et du couvert, du logement et du vêtement, elle emploie ses pensionnaires à des travaux de couture usuels et faciles? En vérité, il serait plus franc de fermer les couvents de femmes que d'affamer celles qui les habitent. Mais, dans les deux cas, on risquerait de rejeter à la rue et souvent au ruisseau des milliers de jeunes filles arrachées, non sans peine, à la boue des grandes villes. Et je ne puis songer à cette criminelle imprudence sans que mon coeur se soulève contre les inconscients qui la proposent.

D'autre part, les travaux, exécutés à prix réduit dans les orphelinats, ont cet avantage avéré de mettre le linge de corps à la portée des plus petites bourses. Comme consommateurs, les humbles ménages retrouvent ce qu'ils ont perdu comme producteurs. Il paraît même que la concurrence des ouvroirs n'est vraiment redoutable qu'aux lingères. Les modistes, les corsetières, les fleuristes en souffrent peu. Dans la couture surtout, les bonnes ouvrières sont rares, et les patrons y tiennent. Mme Marguerite Durand nous en donne la raison: «Le tour parisien de la couture est propre à certaines mains, à certains cerveaux, si l'on peut dire, à l'air ambiant, à la tradition de certaines maisons qui font des modes de Paris les modes du monde entier. S'imagine-t-on les modèles de la rue de la Paix sortant des ouvroirs de Saint-Vincent de Paul ou de la prison de Clermont [167]?» Au fond, la modicité des salaires féminins résulte moins de la concurrence du travail congréganiste ou pénitentiaire, que de cette regrettable habitude qui attribue à l'effort manuel de la femme une importance accessoire et, par suite, une valeur inférieure au labeur de l'homme. Il y a là un jugement téméraire, une prévention coutumière, une dépréciation convenue, dont notre mentalité sociale ne se corrigera qu'à la longue.

[Note 167: ][ (retour) ] La Fronde du 6 septembre 1900.

Est-ce à dire que les orphelinats religieux soient à l'abri de tout reproche? Assurément non. Pouvant faire travailler les jeunes filles à peu de frais, puisqu'ils n'ont ni salaire, ni patente à payer, leur concurrence pèse lourdement sur les prix de la main-d'oeuvre libre. Joignez que les communautés se disputent souvent les commandes des grands magasins, et que la concurrence qu'elles font aux ouvrières s'aggrave encore de la concurrence qu'elles se font à elles-mêmes: toutes choses qui, de réduction en réduction, dépriment les prix de façon, au préjudice de la main-d'oeuvre laïque et même de la main-d'oeuvre congréganiste. Où est le remède? Dans l'action syndicale ou dans la réglementation légale?

Le syndicat est, à coup sûr, le moyen le plus digne, le plus agissant, le plus efficace, de défendre le salarié contre le salariant. Ce n'est pas nous qui déconseillerons ou découragerons les groupements professionnels, convaincu que, lorsqu'ils sont sagement inspirés, habilement dirigés, ils peuvent faire beaucoup de bien aux travailleurs. Mais, pour l'instant, les syndicats féminins sont rares. Un exemple: à Paris, la couture compte environ 60 000 ouvrières, et son syndicat, fondé par Mme Durand, comprend à peine 500 membres, dont 60 seulement, montrent quelque activité [168]. L'idée syndicale fait donc péniblement son chemin parmi les femmes; et il n'est pas douteux que les lingères dispersées aux quatre coins des villes, travaillant en chambre, isolées, solitaires, sans se fréquenter, sans se joindre, sans se connaître les unes les autres, n'aient plus de peine encore à s'unir et à se concerter. Et puis, comment pourraient-elles s'entendre avec les couvents?