L'invasion des carrières libérales

SOMMAIRE

I.--La femme soldat.--Concurrence peu redoutable pour les hommes.--Manifestations pacifiques.--Association des femmes françaises pour la paix universelle.--Un bon conseil.

II--La femme médecin.--Son utilité en France et aux colonies.

III.--La femme avocat.--Revendications logiques.--Opposition des tribunaux.--Attitude du barreau.

IV.--Objections plaisantes opposées a la femme avocat.--Leur réfutation.

V.--La femme magistrat.--Innovation périlleuse.--La femme a-t-elle l'esprit de justice?

On n'ignore pas que le féminisme réclame l'admission des femmes à toutes les carrières libérales présentement occupées par les hommes. Le texte suivant en fait foi: «Le Congrès international des Droits de la Femme, réuni à Paris, en 1900, émet le voeu que toutes les fonctions publiques, administratives et municipales, et que toutes les professions libérales ou autres, ainsi que toutes les écoles gouvernementales, spéciales ou non, soient ouvertes à tous sans distinction de sexe [185]

[Note 185: ][ (retour) ] Voir la Fronde du 12 septembre 1900.

I

On ne saurait formuler une revendication plus large, puisque la carrière militaire elle-même n'en est pas exceptée. Le métier des armes serait susceptible, à la vérité, de satisfaire l'activité des plus ambitieuses et des plus ardentes. Mais on verra peut-être quelque inconvénient à ouvrir aux dames l'accès des régiments. Non pas que la galanterie proverbiale du soldat français puisse leur infliger d'irrespectueuses brimades; non pas même que les femmes soient incapables de courage militaire. Au Dahomey, les amazones du roi Behanzin ont fait preuve, il n'y a pas si longtemps, de quelque vertu guerrière. Plus près de nous, les pétroleuses parisiennes ont jeté sur la Commune de 1871 un éclat particulièrement flamboyant. Voilà des faits qui rehaussent infiniment les mérites du sexe faible. Et pour parler sans ironie, oublierons-nous ces vivandières héroïques, qui épousaient la gloire du régiment et l'honneur du drapeau, préparant nos soldats au coup de feu en leur versant généreusement un coup de vin? Et nous n'avons rien dit des prouesses de Jeanne Hachette et de ses compagnes, ni de l'extraordinaire chevauchée de Jeanne la Pucelle, qui restera le plus merveilleux prodige de notre histoire nationale.

Mais nulle femme ne m'en voudra de prétendre que les Jeanne d'Arc sont rares. Et encore bien que plus d'une Française se soit vaillamment conduite pendant la dernière guerre, il est à conjecturer que la généralité des femmes nous disputera mollement le maniement du fusil et les corvées de la caserne. Nous exerçons là un monopole que leur sensibilité nous laissera vraisemblablement. A moins qu'elles ne se fassent cantinières! Par malheur, la situation est trop subalterne, et le costume ne porte plus assez de galons. Ce serait donc pousser trop loin la malignité que de fermer aux femmes l'entrée de certaines fonctions, sous prétexte qu'elles n'ont pas rempli leur «devoir militaire». On sait que cette condition préalable est exigée des candidats du sexe masculin par quelques administrations; mais ce qu'on sait moins, c'est qu'une femme a été écartée récemment d'un concours, sous prétexte qu'elle n'avait pas satisfait à la loi du recrutement [186]. Il y a des hommes cependant qui, sans avoir jamais porté le fusil, font de parfaits expéditionnaires. N'imposons pas aux femmes des conditions vexatoires et ridicules.

[Note 186: ][ (retour) ] Voir la Fronde du mercredi 12 septembre 1900.