[Note 3: ][ (retour) ] L'Ève nouvelle, p. 152.

Que si nous voulons à ce texte un commentaire, il nous sera répondu que le temps est passé où l'on condamnait la jeune fille au huis clos familial,--comme on élève un merle blanc dans une cage dorée,--pour mieux la livrer sans défense, inerte et passive, aux mains d'un mari gâteux ou brutal; qu'il ne faut plus de ces ingénues abêties dont le roman et le théâtre ont fait naguère un si attendrissant usage et qui, cousues aux jupes de leurs mères ou emprisonnées dans les minuties soupçonneuses et maussades du couvent, vouées au piano à perpétuité ou à des lectures d'une sottise ineffable, jouent avec résignation, jusqu'à la veille de leurs fiançailles, à la poupée, symbole mortifiant de leur prochaine domestication destiné, sans doute, à faire comprendre à ces pauvres âmes que leur naturelle fonction est d'être mères au lieu d'être libres. Est-il possible d'imaginer, je vous le demande, une éducation plus dégradante?

Dorénavant, l'adolescent et l'adolescente seront admis aux mêmes études, astreints aux mêmes exercices, soumis aux mêmes disciplines. Instruite de bonne heure de tous les secrets de la vie, la jeune fille se mariera en pleine connaissance de cause. Et si les conseils de sa famille lui déplaisent, après avoir proclamé fièrement son indépendance, elle épousera l'élu de son choix à la face du ciel et de la terre, les prenant à témoins des droits du libre amour. Une femme qui se respecte ne doit subir d'autre loi que celle de son coeur et de sa volonté.

Au vrai, et si gros que le mot puisse paraître, ce féminisme outré implique sûrement un état d'âme anarchique, que des gens alarmés considèrent comme le germe d'un mouvement révolutionnaire où la famille française risque de se dissoudre et de périr. Mais n'exagérons rien: cette fermentation malsaine est trop nettement insurrectionnelle pour être facilement contagieuse. Pas plus que la nature, d'ailleurs, la société ne procède par sursauts. Dans ses profondeurs, tout n'est que modifications lentes et gradations insensibles. La vie n'admet point de métamorphoses instantanées, de changements brusques, de renouvellement intégral, de rupture complète avec le passé. Il est plus difficile qu'on ne croit de faire acte d'indépendance, de briser le réseau des habitudes et des préjugés qui nous enserre, de se soustraire à la lourde pesée des moeurs et des opinions. Si profondes que puissent être les transformations de l'avenir, elles ne seront certainement ni totales ni soudaines.

C'est ce qui faisait dire à Alexandre Dumas, non sans quelque outrance: «L'émancipation de la Femme par la Femme est une des joyeusetés les plus hilarantes qui soient nées sous le soleil. Émancipation de la Femme, rénovation de la Femme, ces mots dont notre siècle a les oreilles rebattues, sont pour nous vides de sens. La Femme ne peut pas plus être émancipée qu'elle ne peut être rénovée [4].» Conclusion excessive: la femme moderne ne ressemble point à la femme primitive, et les changements passés nous sont un sûr garant des changements à venir. Mais il ne suffit point de proclamer la «faillite de l'homme,» pour que l'«Ève nouvelle» soit à la veille de détrôner le «roi de la création.»

[Note 4: ][ (retour) ] Préface de l'Ami des femmes. Théâtre complet, t. IV, p. 29.

CHAPITRE VI

Modes et nouveautés féministes

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