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1902
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
Si je ne craignais d'attribuer à ce livre une importance exagérée, je le dédierais volontiers à celles des Françaises d'aujourd'hui qui songent, qui peinent ou qui souffrent, persuadé qu'il répond aux secrètes préoccupations d'un grand nombre de nos contemporaines.
Le féminisme, en effet, est devenu d'actualité universelle. Il n'est plus permis aux juristes, aux économistes, aux moralistes, d'ignorer ce que les femmes pensent de la condition qui leur est faite, et les voeux qu'elles formulent, et les réformes qu'elles proposent. En me décidant à étudier ce problème sous ses différents aspects,--au début d'un siècle où il semble plus opportun de rechercher ce qu'a été la Femme du XIXe et ce que peut et doit être la Femme du XXe,--j'ai voulu témoigner de la haute considération qu'il mérite, sans me dissimuler du reste les difficultés et les périls d'une si présomptueuse entreprise.
Outre que le débat institué bruyamment sur l'égalité des sexes et l'égalité des époux met en jeu la constitution même de la famille et risque d'agiter, de troubler même, bien des générations, le malheur est que, dans ce procès irritant où le plaidoyer traditionnel des hommes se heurte à l'âpre et ardent réquisitoire des femmes, tous, demandeurs et défendeurs, sont forcés d'être juges et parties dans leur propre cause. Il conviendrait d'en induire que, pour trancher le litige avec quelque impartialité, les avocats des deux sexes ne doivent toucher à un problème si épineux qu'avec d'infinis ménagements.
Or, loin d'obéir à cette suggestion d'élémentaire sagesse, nous voyons tous les jours des gens, excités et excitants, se jeter éperdument dans la discussion: les uns (je parle des hommes) avec un dédain manifestement réactionnaire; les autres (je parle des femmes) avec un fracas véritablement révolutionnaire. Est-il donc impossible d'éviter ces excès, en interrogeant avec modestie la saine et droite raison, en s'adonnant avec loyauté à la recherche de ce qui est juste et vrai? Je ne sais, pour ma part, nul autre moyen de réconcilier deux plaideurs qui, bien qu'acharnés à se combattre, ne peuvent, Dieu merci! se passer l'un de l'autre.
M'excuserai-je maintenant de l'ampleur que cet ouvrage a prise malgré moi? Plus d'un lecteur trouvera que c'est beaucoup de deux volumes pour exposer le fort et le faible du féminisme contemporain. Mais à mesure qu'on avancera dans ces études, on verra mieux que le féminisme, tel seulement qu'il se manifeste en France, est tout un monde, et qu'à trop restreindre ou à trop condenser l'examen de ses revendications, notre travail eût encouru le reproche d'être incomplet ou superficiel. Si même j'éprouve un regret, c'est de n'avoir pu consacrer à tous les articles du programme féministe une place plus large et des développements plus détaillés. Mais qui ne sut se borner ne sut jamais finir.
Quelque imparfait que puisse être cet ouvrage, il aura du moins l'avantage de permettre au public français d'embrasser, dans une vue d'ensemble, les aspects nombreux de la question féministe, la suite et la gradation des problèmes qu'elle soulève, le lien et l'enchaînement des idées qu'elle agite et des solutions qu'elle comporte. En un sujet qui s'étend, comme le nôtre, à toutes les manifestations de la vie sociale, l'important est moins de dire tout ce que l'on sait que de bien dire ce que l'on pense. C'est à quoi je me suis appliqué de mon mieux, en me faisant une loi de traiter les personnes avec respect et les doctrines avec indépendance; d'autant plus que si je dois à mon sexe d'exposer la thèse féministe avec une mâle franchise, je dois au vôtre, Mesdames, de la discuter avec la plus conciliante aménité. J'essaierai, en conscience, de ne point faillir trop gravement à cette double obligation.