I

Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith, Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la supériorité du masculin sur le féminin.

Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors, en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse, tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire aux suspicions et aux jugements de l'Église [11].

[Note 11: ][ (retour) ] La Femme moderne par elle-même. Revue encyclopédique, loc. cit., p. 889.

Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires appropriés, la Bible des femmes à la Bible des hommes. En voici un fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine; il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en bavardant avec Adam.»

Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes! Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée: «La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.» O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles objurgations du serpent tentateur.

Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un texte de l'Ecclésiaste--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification favorable.

A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est, sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la discipline et à la subordination hiérarchiques.

II