Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter, d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même, hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du génie?

Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées (l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»

En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «Jérusalem délivrée», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la «Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant, ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope, l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?

Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la science, est sorti d'un cerveau masculin.

Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes, conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et, parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la musique [55]

[Note 55: ][ (retour) ] La Psychologie des sexes. Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1893, p. 419.

Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence supérieure de l'espèce est masculine.

III

A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agout nous a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître. Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à mi-côte [56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe, l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul rétablit l'équilibre entre les sexes.