En somme, qu'il s'agisse de l'homme ou de la femme, le but de l'éducation est le même, à savoir l'élévation de la personne humaine à toute la perfection dont elle est capable. Et cette éducation, nous avons trois raisons pour une de la donner pleinement à la femme: parce qu'elle est un être de chair et de sang, de raison et d'amour, un individu libre et responsable, un exemplaire de l'humanité pensante et souffrante, une personnalité morale qui doit être cultivée pour elle-même; parce qu'elle est destinée au rôle d'épouse et de mère, et qu'appelée à régler tout le détail des choses domestiques, elle ruine ou soutient les maisons, et qu'investie de la royauté du foyer, elle est le bon ou le mauvais génie de la famille; parce qu'enfin, ayant «la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde,» comme dit encore Fénelon, elles tiennent entre leurs mains la dignité, la moralité, l'avenir même de la société. Élever et fortifier la femme, élever et préparer la mère, de telle sorte qu'épouse, fille ou veuve, elle puisse tenir sa place utilement, honorablement, dans la famille et dans le monde, tel est le double but que nous assignons à l'éducation moderne des filles.
Il s'ensuit que les femmes doivent être élevées aussi bien que les hommes, et qu'a cette fin elles ne méritent ni dédain ni adulation; car le dédain les voue à l'ignorance et à la médiocrité, tandis que l'adulation se contente d'admirer en elles les dons brillants et futiles, les agréments superficiels et vains. Traitons-les donc avec respect, prenons-les au sérieux; fortifions leur faiblesse par une culture aussi complète que possible, par une éducation rationnelle, morale, sociale, religieuse. Ces quatre mots, qui résument tout notre programme pédagogique, ont besoin d'explication.
II
Premièrement, la culture de la femme doit être rationnelle. Autrement dit, nous voulons que l'instruction des jeunes filles soit appropriée aux fonctions de son sexe et aux devoirs de sa condition.
Qu'il faille mieux les instruire: tout le monde l'accorde. Les moins favorables s'y résignent avec mélancolie, comme à une fatalité inéluctable. Au nom de quel principe l'homme aurait-il le droit d'être moins ignorant que la femme? En fait, tout ce que nous pouvons savoir, la femme peut l'apprendre. Mais doit-on le lui enseigner de la même manière? Du tout, et pour bien des raisons: parce que ses aptitudes intellectuelles ne coïncident pas absolument avec les nôtres; parce que son organisme est plus délicat et sa sensibilité plus vive; parce que sa nature même la voue à un autre rôle dans la famille, à une autre place dans la société; parce qu'elle ne sert point de même façon les destinées de la race et les intérêts essentiels de l'humanité.
Toutes ces disparités de nature et de fonction entre l'homme et la femme s'opposent à l'uniformité des programmes, des études et des disciplines. Point d'enseignement efficace sans une correspondance sympathique entre l'instruction donnée et le sexe qui la reçoit. «Comme notre corps ne se nourrit pas de ce qu'il mange, mais de ce qu'il digère,» de même «on ne s'instruit pas avec ce qu'on apprend, mais avec ce qu'on s'assimile.» Et M. Ernest Legouvé induit de cette comparaison que «la femme a droit à être élevée aussi bien que l'homme, mais autrement que l'homme,» et que «même dans le cas où on leur enseignerait à tous deux la même chose, il faut la lui enseigner, à elle, différemment [77].» Il ne s'agit pas, bien entendu, de faire pour les filles une science moins exacte, une science édulcorée et fade, une science ad usum puellarum, mais seulement, comme l'a dit un maître en pédagogie, M. Gréard, «de leur rendre la vraie science plus accessible et plus assimilable, en la dégageant de tout ce qui n'est pas indispensable à l'éducation de l'esprit [78].» Y a-t-on réussi?
[Note 77: ][ (retour) ] Le Travail de la femme. Revue encyclopédique, loc. cit., p. 908.
[Note 78: ][ (retour) ] L'Enseignement secondaire des filles, p. 142.
A peu près. Les jeunes filles ont maintenant des lycées, des collèges, des pensionnats séparés. On s'est efforcé de les préserver, autant que possible, des programmes encyclopédiques qui accablent les garçons. Elles ne sont pas, les heureuses créatures, hantées, poursuivies, étreintes par le cauchemar du baccalauréat. Plus souple et plus libre, leur instruction, répartie entre maîtres et maîtresses, a pour sanction des examens de fin d'études ni trop lourds ni trop faciles. Somme toute, l'enseignement secondaire spécial des jeunes filles, tel qu'il a été organisé par la loi du 21 décembre 1880, nous paraît judicieusement compris et dosé. On sait, d'ailleurs, s'il a réussi! Depuis sa création, l'effectif de sa clientèle n'a pas cessé de suivre une progression régulière; et il sert trop bien les desseins du féminisme pour qu'on puisse douter de son extension croissante.