[Note 95: ][ (retour) ] La Conquête du pain. Le travail agréable, pp. 157 et 159.
[Note 96: ][ (retour) ] Ibid., pp. 160, 161, et 162.
Exagération à part, disons tout de suite que ces transformations sont, jusqu'à un certain point, dans l'ordre des choses possibles. Il n'est guère douteux que la machine ne parvienne à alléger le travail domestique, comme elle allège déjà le travail manufacturier, sans qu'il soit permis de croire pourtant qu'elle parvienne à supprimer un jour toute espèce de travail manuel: ce qui dépasserait la limite des conjectures permises. En revanche, on nous accordera que les perfectionnements mécaniques, quels qu'ils soient, peuvent s'accomplir sous le régime actuel, en pleine bourgeoisie, par la puissance de l'abominable capital; que les progrès et les bienfaits du machinisme ne sont nullement subordonnés à l'avènement de la Révolution sociale, et que, dès lors, ce n'est point à l'anarchisme destructeur, mais à la science créatrice qu'il convient de s'adresser pour les obtenir et les vulgariser. Est-ce donc la Commune de 1871 qui nous a dotés des merveilles de l'électricité? Jusqu'à présent, l'anarchisme n'a perfectionné et vulgarisé que les bombes explosibles et les engins meurtriers: et l'on n'aperçoit pas que ce genre de progrès ait simplifié le ménage et libéré les ménagères.
III
Nous sommes maintenant suffisamment édifiés sur l'origine et l'esprit de l'instruction dite «intégrale». En cette revendication, le féminisme penche à gauche; il fait alliance avec les partis politiques les plus avancés; il fraternise surtout avec le socialisme, dont il épouse les tendances réglementaires. Que penser de l'idée en elle-même? Ce qu'un esprit clair doit penser d'une formule obscure et ambiguë. Tous ceux qui ont horreur des expressions sonores et vaines, des vocables retentissants et vides, se méfieront de l'«instruction intégrale». Le mot est superbe, mais imprécis et vague. Impossible de le prendre au pied de la lettre, sous peine de non-sens et d'absurdité.
Pas moyen d'étendre l'intégralité de l'instruction à toute la jeunesse et à toute la science. Il faudrait se flatter de tout savoir pour convier ou contraindre les deux sexes à tout apprendre, et le plus grand savant du monde n'oserait jamais y prétendre. Au vrai, l'instruction ne peut être intégrale pour personne. Nulle cervelle, mâle ou femelle, n'y résisterait. Alors que l'encyclopédie des connaissances humaines s'accroît prodigieusement de jour en jour, il serait sot et cruel d'ingérer cette volumineuse matière, sans cesse grossissante, en toutes les têtes françaises. De grâce, soyons sérieux! On dirait vraiment que nos enfants ne sont pas déjà suffisamment gavés, gonflés, hébétés. Et pourtant, si démesurés qu'ils soient, nos programmes n'ont aucune prétention à l'universalité.
Quant à promener tous les enfants de France, filles et garçons, à travers l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, disons tout net que cette conception n'est pas moins extravagante. Sans loisir assuré, point de culture intellectuelle possible, hélas! ni pour les femmes ni pour les hommes. Il s'ensuit que, dans l'état présent de l'humanité, l'étude des sciences, des lettres et des arts ne saurait être également accessible à tous. Y admettre jeunes gens et jeunes filles indistinctement, c'est risquer de dépeupler les champs et de vider les ateliers. Un exemple, en passant: Mlle Maugeret, une des fortes têtes du féminisme chrétien, a fondé une école professionnelle d'imprimerie qui, dans sa pensée, s'adressait particulièrement aux jeunes filles brevetées, la carrière de l'enseignement ne leur offrant plus, à raison de son encombrement, qu'un débouché insuffisant. Or, bien que l'industrie typographique, plus lucrative qu'aucun autre métier de femmes, semblât tout indiquée pour les victimes du brevet, seules les filles du peuple en ont compris l'utilité. Quant aux «demoiselles» instruites, elles sont venues voir en grand nombre; et, ajoute Mlle Maugeret, «après qu'elles eurent constaté qu'on se noircissait un peu le bout des doigts, que c'était, en somme, un métier d'ouvrières et non une profession, elles ne sont point revenues [97].»
[Note 97: ][ (retour) ] Rapport sur la liberté du travail présenté par Mlle Marie Maugeret au Congrès catholique de 1900.
C'est le malheur de l'instruction semée à tort et à travers d'étendre dans les petites âmes, infiniment plus nombreuses que les grands coeurs, ce préjugé abominable qui voit dans le travail manuel comme une déchéance et une infériorité. Et pourtant une société pourrait, à la rigueur, se passer de savants, d'artistes, de poètes; elle ne subsisterait pas un jour sans ouvriers. Soutenir la vie de l'individu, favoriser l'avancement de la collectivité, tel est le double but du travail le plus humble et le plus relevé. Et en multipliant les déclassés, l'instruction, répandue sans prévoyance et sans mesure, risque d'alourdir d'un poids inutile la marche de la société, sans même assurer l'existence quotidienne des diplômées qui l'auront sollicitée avec avidité et reçue avec ivresse.