Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières, faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.
III
Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure, récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu: mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement des règles mêmes du mariage.