A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin.
Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller, sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires.
C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le voyage.
La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du rentier.
On sait le reste.
Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre, heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se confinait comme un pécheur qui se met en retraite.
La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si mobile de la jeune fille.
Peu à peu elle se piqua au jeu.
Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable.
Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux, malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation continue de leurs pauvretés.