La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.

Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de le donner à croquer à ses dents blanches.

Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées derrière elle.

Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.

Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour, pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.

A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente, mais aussi éphémère que les autres.

Qui pourrait analyser et comprendre un cœur de femme?

Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace, défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles, belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls êtres dont son cœur ou ses yeux fussent épris.

Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.

Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.