Et avec une violence dont il ne lui avait pas donné d'exemple, il se répandit en aveux, en prières et en menaces.
—Ce que m'a coûté ton apparition là-bas, au Val-Dieu, tu ne peux pas le comprendre. J'ai gâché ma vie entière pour toi. Quand j'y songe, il me semble que c'est un rêve et que je ne suis pas vraiment éveillé. Il a fallu pour que je rompe avec mon passé, une attraction plus violente que celle du pôle sur la boussole, plus forte que l'électricité, que la dynamite et les puissances des inventions modernes. Je prospérais dans ma paisible existence comme un arbre planté dans une terre féconde.
Aujourd'hui, je suis comme une épave de navire abandonnée aux vents et à la mer. Je ne sais plus où je vais. Sans toi, Paris me fait horreur. Seule, tu m'y retiens et m'y attaches. Ce que j'y vois me froisse et m'écœure. Ces courses effrénées après la fortune, ces bousculades brutales de gens escaladant le pouvoir, ces discours sonores et creux, futiles dans leur solennité, me donnent des nausées.
Je suis député et, ma parole, je me demande à quoi je sers et si je ne vole pas les sommes que je coûte à mon pays. Je ne suis bon à rien, qu'à penser à toi.
Mais le mal n'est pas là; j'ose à peine me montrer dans ma famille et j'y reste le moins que je peux.
Ces mensonges, ces fourberies auxquels je suis astreint, m'exaspèrent. La duplicité me répugne. Je me fais honte à moi-même. Et, quand mes filles me tendent le front, comme à l'ordinaire, j'ai des tentations de leur crier: Mais allez-vous-en donc, je suis indigne de votre affection.
Je supporte pourtant tout à cause de toi. Dès que je te vois, que je repose mes yeux sur ton éclatante beauté, comme ce soir, j'oublie le reste. Tu es devenue pour moi l'étoile du berger qui me guide à travers les événements et, en te regardant, je marche la tête dans les nuages, sans penser à ce que je foule aux pieds sur la terre. Je ne vois rien de plus et, dans ce petit coin où tu es, j'ai concentré toutes mes affections.
Je n'ignore pas que tu es exposée à mille pièges, que tu ne peux faire un pas sans être en butte à des sollicitations qui te viennent de toutes parts. Je te voudrais laide pour être sûr que personne ne porte envie à ton mystérieux amant, ou enfermée sous des verrous pour mettre une barrière entre le monde et toi.
Par malheur, une femme qui te ressemble n'est pas faite pour être cachée sous un boisseau. Tu crèves les yeux des gens qui sont à la recherche des belles filles comme la lumière électrique frapperait un sauvage qui ne l'aurait jamais vue. Qu'on t'admire, c'est bien, mais je ne veux pas que tu sois à d'autres, entends-tu?
—Et si cela était?