—Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les conséquences. Elle peut avoir des soupçons,—elle en a,—saisir un indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.
—Hélène? murmura Chazolles.
—Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un cœur qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.
Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu amoureux de sa sœur.
Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes lèvres après. Denise n'épousera pas—si elle accepte ma main—un mari de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet tentateur, un cœur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses, mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs inassouvis et de passions tardives.
Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?
Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.
—Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.
Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.
Chazolles fit un geste d'impatience.