—Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge. Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes affaires.
Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi simple que celle d'un savetier—il n'y a pas de façon royale ou ministérielle de faire une omelette aux fines herbes—Duvernet entama le sujet qui lui tenait au cœur.
—Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes: tu dois être au comble de tes vœux. Tu ne seras peut-être pas longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque quelque chose.
—Quoi?
—Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à cœur ouvert. Tu es mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront. Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des qualités bien supérieures, bien transcendantes!
—Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu, un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris.
Que te dirai-je?
Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer. Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est une obsession et je ne saurais m'y soustraire.
Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance. Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si elle n'était pas revenue, je devenais fou.
Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie. C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper puisque je ne veux pas l'être, pas encore.