Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui demanda rudement:
—Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?
Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.
—Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?
—Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage, car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.
—Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir. Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient une ablette en quatre et tondraient dessus.
Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre par quel moyen.
Il est à la portée de ma bourse.
—Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet. Continue, ma fille!
—Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.