Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.
A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari, un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées du quartier.
Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux délicates beautés de la jeune fille.
Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.
Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.
Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême avec laquelle elle portait ses toilettes.
Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature. Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et de vachères.
Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne seraient pas jaloux les uns des autres.
C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds, étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracœnas, morbide, pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour eux.
Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.