En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses artistiques qui encombrent le Val-Dieu.

Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait au fond de son âme sereine jusque-là.

Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue, d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.

Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur magnétique.

Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne parvenait pas à leur échapper.

Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.

Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante, imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.

Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de Marthe, la plus jeune.

Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers, espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait livré.

Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source d'un bonheur que rien n'avait altéré.