Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-être convient-il aujourd'hui plus qu'à toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel, tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu s'est retiré de toi!

Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis, de remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques possibles:—Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que vous fîtes du pouvoir; voici les résultats de deux années de régime populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et ensanglantée de l'anarchie!

Le Tribunal révolutionnaire—œuvre du peuple de ce temps-là—n'a pas eu encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond sinistre de la Révolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci, à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité!—De cette histoire, on connaît à peine quelques épisodes, les principaux, les vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien que c'est toujours la même chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu est le plus effrayant.

De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang français. Qu'elles sont loin de la vérité! Le Tribunal, pour qui tout était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur contingent énorme à cette immense hécatombe.—Au jour du 9 thermidor, deux mille paysans (deux mille!) attendaient dans les prisons leur tour d'échafaud!

«Rien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire! s'écriait le montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que ces jurés qui font feu de file. Un tribunal révolutionnaire est une puissance bien au-dessus de la Convention.»

Le montagnard Forestier avait raison,—car ce fut le Tribunal révolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal révolutionnaire tua ceux-là mêmes qui l'avaient fondé; le Tribunal révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué lui-même, à la fin.

Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes personnages,—depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence ou de Paris; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés du poëte.

Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce théâtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut inévitablement que, sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit ses faux cheveux,—et, comme il n'est plus sous les yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoïsme. Ainsi verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire.

«Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de voyager chez un peuple en révolution», disent les vers dorés de Pythagore.—O poétique philosophe! Jamais vérité plus vraie ne s'envola de tes lèvres rêveuses. O sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité! Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier,—le monde de la métempsycose!—Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel, ô Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide, perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de Robespierre!

Pour voir des monstres—pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir bien en face,—il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet, nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère tragique—tous!—Nous assistons à leurs manœuvres tortueuses, nous pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs, les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité broyer du rouge, selon l'expression du peintre David; les prétendus incorruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter un regard de luxure—non de pitié—sur les jeunes femmes qui se roulent à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient en soupirant des nécessités.