Il importe peu de signaler les autres arrêts qui n'atteignirent que des voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu d'incendiaires propos. De vrais criminels politiques, il n'en est aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, après la dissolution de ce Tribunal, les détenus sérieux, tels que ce brigand dont le journal de Gorsas fait mention à la date du 9 novembre: «P. Laroche, natif de Saint-Flour, détenu avant le 10 août, vient d'être arrêté comme prévenu de s'être transporté il y a deux jours à la Force. Là, après avoir mis en évidence un gros bâton qui lui avait servi, dit-il, les 2, 3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il fallait recommencer de plus belle. Il prévint ensuite un guichetier, nommé P. Sciffron, de se méfier, qu'on devait assassiner sous peu tous les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait être tranquille, et qu'il se chargeait de lui et même de l'installer concierge. Le directeur du jury d'accusation est chargé, d'après les pièces, de poursuivre cette affaire.»

C'eût été embarrasser singulièrement Lullier que de le forcer à charger un semblable bandit, son collègue dans les nuits de massacre. Et le Tribunal du 17 août s'occupait des délits de police correctionnelle afin de n'avoir pas à s'occuper des assassinats de septembre. Là-dedans aussi faut-il peut-être chercher une autre cause à sa suppression.

Toutefois est-il que, malgré le vœu presque unanime des députés, son agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin:

Le 23, décret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal criminel;

Le 24, décret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal criminel;

Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un décret à la date du 29, portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er décembre.

Immédiatement, c'est-à-dire le 29, vers onze heures du matin, le ministre envoya au Tribunal une expédition de ce décret. On essaya bien de demander une prorogation, sous le prétexte d'une cause intéressante dont les débats devaient commencer le 30 et qui était susceptible de durer peut-être quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet, Desvieux, accompagné de plusieurs gendarmes, «jaloux, dit le Bulletin de Clément, de témoigner leur gratitude et leur civisme,» fut député vers la Convention. Mais la Convention, impatientée, passa à l'ordre du jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes consternés. Il était huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal criminel du 17 août déclara que ses fonctions étaient finies. Toutefois, il ne voulut pas se séparer sans protester un peu amèrement contre le décret de suppression; et Lullier, demandant la parole, prononça le discours suivant:

«Citoyens, nommé par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et l'énergie.

»Toutes les autorités ont paru devant nous, sans aucune acception particulière, parce que nous n'avons connu que l'égalité. Mais un caractère de justice aussi prononcé, en nous faisant redouter de cette classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse à la suprématie et qui n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractère, dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons subtils et dangereux; mais vous étiez là; vous avez applaudi à nos travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons méprisé la calomnie.

»Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprimé; mais, toujours dignes de vous, toujours dignes de nous-mêmes, nous dédaignons de regarder en arrière la main qui nous a frappés. La loi a parlé, nous suspendons nos fonctions; c'est à vous de juger de quelle manière nous les avons remplies[13]