Je ne sais pas si je suis conformé autrement que mes lecteurs, mais il me semble que toute l'énorme fantaisie déployée dans ce titre est chose bien répugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules adoptées après la vogue des romans turcs et chinois de Crébillon le fils, qui lui-même avait donné, mais plus sobrement, dans ce système de plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, une fée, sa marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes les fois qu'il s'apprête à dire quelques sottises, et d'un anneau qui lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui découlent de ce point de départ. Grigri serait d'une lecture supportable, si la chasse à l'ingénieux n'y était pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit souvent qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève toute portée aux situations un peu libres que l'auteur a prétendu y représenter.

IV
THÉMIDORE

La Haye, 1745.

Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la Revue de Paris, commentée et abrégée sous le titre de Rosette. Thémidore est écrit avec une plume de véritable gentilhomme, frétillante, parfumée, à demi mythologique, effleurant tout et dépassant le pastiche à force de bel air et d'impertinente individualité. Cela ne se raconte guère; tout au plus peut-on déranger quelques colifichets, quelques brins de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un portrait:

«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.—Le président dort, s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été réservé pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, à faire partir des bouchons, à casser des verres et quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes. Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se plaisent dans les soupers où l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et Argentine firent l'amusement du repas par une infinité de chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles débitaient à l'envi. Laurette excitait à boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle excitait dans les verres.»

Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte jamais six lignes, brillantes, mesurées, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la situation, ces petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre de littérature érotique et de courte haleine dont nous nous occupons. L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement qu'à petits traits délicats et précis; ils fuient la grande période cadencée, le tour abondant et orné d'incidentes.

Le lendemain de ce carillon, Thémidore, qui est un jeune conseiller au parlement, se fait descendre de carrosse à deux pas du Luxembourg, et arrive en chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffée en négligé, avec un désespoir couleur de feu, un corset de satin blanc et une robe brodée des Indes.

Comme il sait qu'elle aime à faire des nœuds, il lui offre une navette garnie d'or; ce cadeau et une cour empressée finissent par fléchir Rozette, qui n'est prude que par accès. La lune de miel de ces deux amants s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se décide à mettre la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, et, sur les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive après trois jours dans une petite maison à grande porte jaune du quartier de l'Estrapade, où Thémidore et Rozette oubliaient le cours des heures.

«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commençaient leurs concerts amoureux,» lorsqu'un commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye vainement de la résistance; il est ramené par le commissaire à la maison paternelle, pendant que l'exempt, escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.

On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman va tout à coup au larmoyant; mais on est bientôt détrompé. Thémidore accorde cependant quelques jours à sa douleur; il fait les choses en conscience et va jusqu'à repousser la nourriture qu'on lui offre. Après quoi, il demande des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour Dauphine; puis à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion même, qui a de l'esprit, du bien, des grâces, et qui répand dans tout le Marais la bonne odeur de sa charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux sermons du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent aux extrémités de Paris, et pour lesquels on choisit exprès une petite église, afin d'y faire foule.» Thémidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il affectionne le plus particulièrement, c'est le boudoir de la dévote. Il y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie pleinement sa prédilection.