Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé par être pauvre, puis la pauvreté l'avait cédé à la poésie, et enfin la poésie le céda au mariage. La gradation était parfaitement observée. Comment ce mariage arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir. Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrétaires de la police, était une grande brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, très-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles dents. Desforges l'avait rencontrée dans le temps de Pâques au concert spirituel des Associés. Elle lui donna dans l'œil, il lui donna dans le cœur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés l'un pour l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la campagne des parents, comme il pouvait y avoir danger pour lui à se retirer, on lui fit signer un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit sous le même toit que mademoiselle Camille. C'était mettre le loup dans la bergerie; mais, ma foi! le secrétaire de la police avait quatre filles à marier, et il n'était pas fâché de se débarrasser de la plus grande.

Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce gendre gagnât sa vie et exerçât une profession quelconque. En attendant la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considérablement serait aller contre toutes les lois de la vérité. Il appela plus que jamais la littérature à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, qui, commencée à huit heures, fut terminée à midi. Le fameux Nicolet arriva en ce moment.—Tiens, lui dit le futur beau-père, prends cette pièce, et joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour Desforges, il n'en eut pas un sou.

Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, comme il s'était dégoûté de la médecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait absolument un état avant d'entrer en ménage, et les parents de sa future le pressaient de se décider. Choudard-Desforges se décida donc. Confiant dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scènes de société, il se fit comédien, et, grâce à la protection de M. de Sartine, il obtint du maréchal de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.

III

Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des amoureux, par les rôles de Nouradin dans Le Cadi dupé, et de Colin dans La Clochette. Il fut accueilli du public avec une bienveillance marquée, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa véritable vocation. A bien réfléchir, en effet, cet homme ne pouvait pas être autre chose qu'un comédien, et un comédien de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour à mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. Desforges fit sa vie publique de ce qui avait été sa vie privée: il aima à appointements fixes; du reste, réunissant toutes les qualités de son emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement récompensé, dans la salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été d'heureux personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent.

Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; et, comme tous ceux de ce temps-là, il mena une vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il adora une pâtissière de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au sujet d'une figurante de toute beauté; à Versailles, il eut un duel et reçut deux coups d'épée, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la première des fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une huitaine au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant infortuné de la Lescombat. Mais alors on n'était pas bon comédien sans un bout de For-l'Évêque. Dans son cachot, Desforges tint table ouverte et fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la fille du concierge, c'est que probablement l'ordre de sa mise en liberté arriva trop tôt.

Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et belle compagnie, tantôt sur des charrettes de paille, tantôt en voitures de poste, jouant à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul, à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du Déserteur, Colin du Maréchal, ou Dorval de Lucile, gai compagnon toujours, cœur franc et désintéressé, tête chaude, santé robuste. Faut-il dire les noms de toutes celles qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade, Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises affolées, filles imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître au milieu de ce prodigieux total. «Supposez un bibliomane, écrivait-il plus tard, autrement dit un homme fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant il en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce qu'il les sache sur le bout du doigt. Quand il est parvenu à cette entière et parfaite connaissance, il ne lit plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle il les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de leur lecture. Tous ces livres sont étiquetés; en outre, il a un petit livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque à tant de rayons, c'est le cœur, et le catalogue, la mémoire.»

Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet infatigable trouveur d'aventures. Dans cette dernière ville, le nombre de myrtes qu'il cueillit exaspéra à un tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé de résilier son engagement, après avoir mis trois ou quatre fois l'épée à la main et avoir sollicité vainement la protection des magistrats.—Parbleu, monsieur, lui répondait-on, soyez Don Juan tout à votre aise, mais alors ne chantez pas l'opéra!

IV

On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un horrible événement arrivé le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le témoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE SUPÉRIEUR, la dix-huitième représentation de Zémire et Azor. Or, le public sut, je ne sais comment, que c'était la femme d'un magistrat, généralement détestée, qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, les jeunes gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain, vengeance qui dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va voir, et dont les papiers du temps n'ont pu donner un récit aussi exact que celui que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-même.