A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.

Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,—le Grenadier au parterre et le Turc à l’avant-scène.

Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.

—Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.

—Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.

—Monsieur plaisante sans doute.

—Non, madame, je suis fort sérieux.

—Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.

—Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.

La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans l’arrière-boutique.