La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses clients fussent partis, que le gaz fût éteint, que la rue fût déserte; et, à la lueur d’une chandelle, il avait accompli cet acte, comme une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il s’était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant.

L’autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait arrogamment son Grenadier, et son air semblait dire aux passants: «Riez à votre aise; moi, j’ai fait un excellent marché; je vais déposer cette marionnette chez un niais qui me l’achète six fois sa valeur!»

VII

Une rencontre était inévitable entre les deux marchands; elle eut lieu sur la place du Carrousel. Ils entrevirent la vérité comme dans un éclair; mais ils n’osèrent pas s’interroger, et ils continuèrent leur route, après s’être croisés en frémissant d’inquiétude.

Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de leur course, l’un et l’autre se trouvèrent en face d’un débit de tabac concurrent?

Le vieillard se laissa tomber—avec son Turc—sur le trottoir...

La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d’eux reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit pas s’ils se rencontrèrent encore.

Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent toujours; mais où est le Turc? Qu’est devenu le Grenadier?

J’ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je sais seulement qu’il changea son itinéraire de Montmartre à l’Odéon et de l’Odéon à Montmartre.