Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants un regard qui semble dire: «Ils l’ont lu!» A la hauteur du passage des Princes, un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les bras: «Mon cher, recevez mon compliment, c’est fait de main de maître!» Devant la rue de Richelieu, un autre: «Il n’y a que vous pour tourner les choses de la sorte! Vous avez de l’esprit comme un ange.» Il poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font tout ce qu’ils peuvent pour demeurer indifférents.
Vainement essaye-t-il de s’arrêter en face de l’affiche du théâtre des Variétés, un de ses camarades s’approche, et lui dit avec un air moqueur: «Sais-tu que ton article fait un tapage du diable? Seulement, tu devrais bien recommander à l’imprimeur de ménager les fautes de français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu’il n’en reste plus pour tes confrères?...»
Rien ne manque,—pas même l’envie,—à cette réputation de cinq minutes.
II
Il passe dans une allée du bois de Boulogne, emporté par une voiture aussi frêle qu’un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme, renversée dans une mer de dentelles que paillettent çà et là des pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur les gazons, dans tous les coupés, ce n’est qu’un cri d’étonnement: «Félicien avec la Maëstricht!—Cela n’est pas possible!—En êtes-vous certain?—Comment se fait-il?—Depuis quand?» Et vous apercevez d’ici le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pince-nez, de tous les binocles.
Félicien n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid; il n’a jamais fait parler de lui ni en bien ni en mal. De toutes les fleurs des pois des clubs parisiens, c’est assurément la plus insignifiante. Pourtant le nom de Félicien est dans toutes les bouches.
Sa réputation durera cinq minutes.
III
Il fait sa partie de bezigue dans un estaminet abject, attenant au théâtre. C’est un acteur de troisième ordre. Tout à coup il interroge la pendule et se lève: «Le deuxième acte va finir» dit-il. Puis il ajoute, en appelant le garçon: «La consommation est pour moi.» Et il prend son chapeau graisseux; il monte quatre à quatre jusqu’à sa loge où un coiffeur l’attend; il se peint de rose et de blanc, il entre dans un maillot de satin, il se coiffe d’une perruque à boucles. Il était vilain comme tout, il est presque superbe. Dans le drame nouveau, il s’appelle le marquis de Monsorel; une très-belle scène est celle où il arrache une jeune fille à un piége infâme; il y a un geste, un mouvement,—involontaires peut-être;—N’importe; on lui fait une ovation; il n’est question que de lui pendant l’entr’acte.
Déshabillé, et revenu au café pour achever sa partie de bezigue: