Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,—que dis-je? perdu! servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.—Un chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller seul, comme le bourreau.

Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il n’a plus vu personne.

Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête:

—Sophie! hé! Sophie!

Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant:

—Me voilà! rassure-toi!

VII

Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de forcer ou d’éluder cette consigne:

—Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous... Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement, ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, cruel?

Et le voilà aux genoux de l’huissier.