Tout en marchant à mon côté, il ne laisse pas que de se préoccuper des passants: il feint de choir avec fracas en frôlant une femme; il salue des personnes en voiture qu’il ne connaît pas; ou bien, s’arrêtant soudain, il me désigne au sommet d’une maison quelque objet chimérique,—et voilà une vingtaine d’individus attroupés autour de nous. Trop heureux si, au moment de nous séparer, moment que je hâte de tous mes efforts, il ne me saisit pas en criant de toutes ses forces:
—Monsieur, vous allez me rendre la montre que vous m’avez dérobée!!
Hélas! je connais un farceur!
En société, il ne tarit pas.—C’est un acteur perpétuellement en scène. Il ne recule devant aucune audace, pas même devant la ventriloquie,—art qui tend à disparaître. Avec une serviette autour de la tête, il s’affuble successivement en religieuse et en Mauresque. Et il parle! Il n’y en a que pour lui. Les bourgeois l’écoutent avec délices, et s’en vont répétant:
—Il n’y a pas moyen de s’ennuyer cinq minutes avec cet être-là!
Hélas! je connais un farceur!
II
Un incident bizarre a récemment marqué mes relations avec ce farceur.
Si acharné et si habile qu’il fût à tenir le crachoir, il était quelquefois forcé de s’interrompre. Dans ces intervalles, il s’éclipsait modestement dans une chambre voisine ou dans un coin de jardin, partout enfin où il croyait pouvoir être seul.—Alors, il tirait furtivement d’une poche de côté un carnet sur lequel il jetait les yeux.—Ce rapide examen fait, il semblait que sa verve en reçût un nouveau stimulant, et il rentrait au salon plus brillant et plus farceur que jamais. J’avais surpris ce manége, et j’en étais fort intrigué. Le hasard seconda ma curiosité. A la suite d’un repas poussé un peu loin, un échange de paletots, prémédité de mon côté, mit en ma possession le carnet mystérieux.
C’était, ainsi que je l’avais d’ailleurs supposé, un recueil de facéties, bourdes, pointes, quolibets, jeux de mots, scènes, chapelourdes, reparties, gaillardises, classés avec une certaine méthode, adaptés à toutes les circonstances de la vie, assortis au goût de tout le monde;—un bréviaire, ou plutôt un répertoire de joyeusetés cueillies, c’est-à-dire ramassées partout, dans les vaudevilles, dans les journaux, dans les cafés, dans les bals publics, dans les tables d’hôte, sur les talus des fortifications;—un ensemble du plus détestable goût, qui peut quelquefois forcer le sourire, mais qui fait naturellement hausser les épaules.