Il achevait ces paroles en entrant dans le salon de Mme Alberti, qui lui sourit d’un air significatif. Lothario sourit aussi, mais ce n’était pas de ce sourire enchanteur qu’une distraction heureuse lui enlevait quelquefois; c’était d’un sourire amer et douloureux qui paraissait étranger à son visage.
Antonia commençait à trouver une explication à la profonde tristesse de Lothario. Elle concevait comment cet infortuné, déshérité de la plus douce faveur de la Providence, du bonheur de connaître Dieu et de l’aimer, et jeté sur la terre comme un voyageur sans but, devait fournir avec impatience cette carrière inutile et aspirer au moment d’en sortir pour jamais. Il paraissait d’ailleurs qu’il était seul au monde, car il ne parlait jamais de ses parents. S’il s’était connu autrefois une mère, il l’aurait nommée sans doute. Pour un homme qui n’était lié par aucun sentiment, ce vide immense où son âme était plongée ne pouvait manquer d’être effrayant et terrible, et Antonia, qui n’avait jamais supposé qu’une créature pût tomber dans cet excès de misère et de solitude, ne le contemplait pas sans épouvante. Elle réfléchissait surtout avec un serrement de cœur extrême à cette idée de Lothario, qu’il y avait pour certains êtres réprouvés de Dieu une prédestination du néant qui faisait leur malheur en ce monde de la conviction de ne point revivre dans un autre. Elle pensait pour la première fois à ce néant effroyable, à la profonde, à l’incommensurable horreur de cette séparation éternelle; elle se mettait à la place du malheureux qui ne voyait dans la vie qu’une succession de morts partielles qui aboutissent à une mort complète, et dans les affections les plus délicieuses que l’illusion fugitive de deux cœurs de cendre; elle imaginait la terreur de l’époux qui presse dans ses bras son épouse bien-aimée, quand il vient à songer qu’au bout de quelques années, de quelques jours peut-être, tous les siècles seront entre eux, et que chaque moment de ce présent qui s’écoule est un acompte donné à l’avenir sans fin; et dans cette méditation douloureuse, elle éprouvait le même sentiment qu’un pauvre et faible enfant, égaré dans les bois, qui, d’erreurs en erreurs, et de détours en détours, serait arrivé, sans moyen de reconnaître sa trace et de retourner sur ses pas, au penchant rapide d’un précipice. Absorbée dans ces réflexions, comme par un rêve pénible, elle s’était levée de son siège, pendant que Mme Alberti et Lothario la regardaient en silence, et elle avait gagné sa chambre. A peine y fut-elle arrivée que son cœur, affranchi de toute contrainte extérieure, se soumit sans résistance à l’oppression qui l’accablait, et goûta la liberté de souffrir avec une sorte de volupté. Jusque-là les passions avaient exercé peu d’empire sur elle, et l’amour même que Mme Alberti aimait à voir développer en elle pour Lothario ne s’y était pas manifesté par ces orages qui accompagnent les sentiments exaltés, qui augmentent l’action de la vie, et qui font parvenir toutes les facultés à leur plus haut degré de puissance. Elle avait conçu qu’elle aimait Lothario, et cette persuasion pleine de douceur et d’abandon n’avait rien coûté à son bonheur. Mais cette pensée d’anéantissement ou de damnation, la damnation, l’anéantissement de Lothario, soulevait dans son cœur les idées les plus tumultueuses et le remplissait de confusion et de terreur.
« Quoi, — disait-elle, — au delà de cette vie si rapidement écoulée..... rien! plus rien pour lui! et c’est lui qui le pense! et c’est lui qui le dit! et c’est lui qui nous menace de ne le revoir jamais dans l’endroit où l’on se reverra pour ne plus se quitter!
« Le néant! Qu’est-ce donc que le néant? et qu’est-ce que l’éternité si Lothario n’y est point? »
Pendant qu’elle cherchait à se rendre compte de cette pensée, elle s’était, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main s’appuyait sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et tomba à genoux:
« Mon Dieu! mon Dieu! — s’écria- t-elle, — vous à qui l’espace et l’éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant, n’avez-vous rien fait pour Lothario? »
En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut rappelée à elle par l’impression d’une main qui la soutenait, celle de Mme Alberti, qui avait quitté Lothario pour la suivre, dans la crainte qu’elle ne fût malade.....
« Tranquillise-toi, pauvre Antonia, — lui dit Mme Alberti; — tes aïeux ont donné des princes à l’Orient, et ta fortune se compte par millions. Tu seras l’épouse de Lothario, quand il serait fils de roi.
— Qu’importe? — répondit Antonia d’un air égaré, — qu’importe s’il ne ressuscite point? »
Mme Alberti, qui ne pouvait pas saisir le sens de ces paroles, secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme malgré elle dans une conviction désolante qu’elle a longtemps et inutilement repoussée: