«O fidèles témoins de mes œuvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de silence nos sacrés mystères, venez maintenant, venez.»

(HORACE, Épodes, V.)

«Par quel ordre ces esprits irrités viennent-ils m'effrayer de leurs clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la forêt? Des singes hideux dont les dents grincent et mordent, ou bien des hérissons qui traversent exprès les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs piquants.»

(SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.)

Je venais d'achever mes études à l'école des philosophes d'Athènes, et, curieux des beautés de la Grèce, je visitais pour la première fois la poétique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient à Larisse dans un palais disposé pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les heures imposantes de la nuit, cette forêt fameuse par les prestiges des magiciennes, qui étend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du Pénée. Les ombres épaisses qui s'accumulaient sur le dais immense des bois laissaient à peine s'échapper à travers quelques rameaux plus rares, dans une clairière ouverte sans doute par la cognée du bûcheron, le rayon tremblant d'une étoile pâle et cernée de brouillards.

Mes paupières appesanties se rabaissaient malgré moi sur mes yeux fatigués de chercher la trace blanchâtre du sentier qui s'effaçait dans le taillis, et je ne résistais au sommeil qu'en suivant d'une attention pénible le bruit des pieds de mon cheval, qui tantôt faisait crier l'arène, et tantôt gémir l'herbe sèche en retombant symétriquement sur la route.

S'il s'arrêtait quelquefois, réveillé par son repos, je le nommais d'une voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gré de ma lassitude et de mon impatience. Étonné de je ne sais quel obstacle inconnu, il s'élançait par bonds, roulant dans ses narines des hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effrayé par les éclairs que les cailloux brisés faisaient jaillir sous ses pas....

—Phlégon! Phlégon, lui dis-je en frappant de ma tête accablée son cou qui se dressait d'épouvante, ô mon cher Phlégon! n'est-il pas temps d'arriver à Larisse où attendent les plaisirs et surtout le sommeil si doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une litière de fleurs choisies; car la paille dorée qu'on recueille pour les bœufs de Cérès n'est pas assez fraîche pour toi!...—Tu ne vois pas, tu ne vois pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous dévorent la bruyère et mêlent des vapeurs mortelles à l'air que je respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et leurs danses menaçantes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du soleil?

Et cependant le pas cadencé de mon cheval continuait toujours à raisonner à mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus longtemps mes inquiétudes.

Seulement, il arrivait d'un instant à l'autre qu'un groupe éclairé de flammes bizarres passait en riant sur ma tête... qu'un esprit difforme, sous l'apparence d'un mendiant ou d'un blessé, s'attachait à mon pied et se laissait entraîner à ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime à celle de la caducité, s'élançait en croupe derrière moi et me liait de ses bras décharné comme ceux de la mort.