Et que m'importent à moi les accidents de la mer et les curieuses inquiétudes du voyageur, à moi qu'une faveur divine, qui fut peut-être dans une ancienne vie un des privilèges de l'homme, affranchit quand je le veux (bénéfice délicieux du sommeil) de tous les périls qui vous menacent?

À peine mes yeux sont fermés, à peine cesse la mélodie qui ravissait mes esprits, si le créateur des prestiges de la nuit creuse devant moi quelque abîme profond, gouffre inconnu où expirent toutes les formes, tous les sons et toutes les lumières de la terre; s'il se jette sur un torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, étroit, glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance à l'extrémité d'une planche élastique, tremblante, qui domine sur des précipices que l'œil même craint de sonder... paisible, je frappe le sol obéissant d'un pied accoutumé à lui commander.

Il cède, il répond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois fuir, sous mon essor facile, les rivières bleues des continents, les sombres déserts de la mer, le toit varié des forêts que bigarrent le vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze mat et le violet terne des feuilles crispées de l'hiver. Si quelque oiseau étourdi fait bruire à mon oreille ses ailes haletantes, je m'élance, je monte encore, j'aspire à des mondes nouveaux. Le fleuve n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes qu'un point vague dont le sommet s'anéantit dans sa base, l'Océan qu'une tache obscure dans je ne sais quelle masse égarée au milieu des airs, où elle tourne plus rapidement que l'osselet à six faces que font rouler sur son axe pointu les petits enfants d'Athènes, le long des galeries aux larges dalles qui embrassent le Céramique.

Avez-vous jamais vu le long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues creusées par le besoin, aux regards éteints et stupides: les uns accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre les piliers, et réfléchissants à demi sous le poids de leur corps exténué?

Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois les premières influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne volupté les douces impressions de la tiède chaleur du printemps? Le même spectacle vous aurait frappé dans les murailles de Larisse, car il y a des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la fatalité particulière qui est plus dégradante que la misère, plus poignante que la faim, plus accablante que le désespoir.

Ces infortunés s'avancent lentement à la suite les uns des autres, et marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures fantastiques disposées par un mécanicien habile sur une roue qui indique les divisions du temps. Douze heures s'écoulent pendant que le cortège silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'étendue en soit si bornée qu'un amant peut lire d'une extrémité à l'autre, sur la main plus ou moins déployée de sa maîtresse, le nombre des heures de la nuit qui doivent amener l'heure si désirée du rendez-vous. Ces spectres vivants n'ont conservé presque rien d'humain. Leur peau ressemble à un parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est pas animé par une seule étincelle de l'âme.

Leurs lèvres pâles frémissent d'inquiétude et de terreur, ou, plus hideuse encore, elles roulent un sourire dédaigneux et farouche, comme la dernière pensée d'un condamné résolu qui subit son supplice. La plupart sont agités de convulsions faibles, mais continues, et tremblent comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font bruire entre leurs dents. Les plus à plaindre de tous, vaincus par la destinée qui les poursuit, sont condamnés à effrayer à jamais les passants de la repoussante difformité de leurs membres noués et de leurs attitudes inflexibles. Cependant, cette période régulière de leur vie qui sépare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des sorcières de Thessalie, ils retombent en proie à des tourments qu'aucune langue peut exprimer, dès que le soleil, prosterné sous l'horizontal occidental, a cessé de les protéger contre les redoutables souveraines des ténèbres. Voilà pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'œil toujours fixé sur l'espace qu'il embrasse, dans l'espérance toujours déçue, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par rester suspendu aux nuages d'or du couchant.

À peine la nuit vient les détromper, en développant ses ailes de crêpe, sur lesquelles il ne reste pas même une des clartés livides qui mourraient tout à l'heure au sommet des arbres; à peine le dernier reflet qui pétillait encore sur le métal poli au faîte d'un bâtiment élevé achève de s'évanouir, comme un charbon encore ardent dans un brasier éteint, qui blanchit peu à peu sous la cendre, et ne se distingue bientôt plus au fond de l'âtre abandonné, un murmure formidable s'élève parmi eux, leurs dents se claquent de désespoir et de rage, ils se pressent et s'évitent de peur de trouver partout des sorcières et des fantômes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir!

Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient comme des ressorts fatigués, et dont la poitrine exhalait un son plus rauque et plus sourd que celui de la vis rouillée qui tourne avec peine dans son écrou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui pendaient encore à son manteau, un regard plein de tristesse et de grâce qui éclaircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus, je ne sais quel mélange inconcevable d'abrutissement et de fierté qui rappelait le désespoir d'une panthère assujettie au bâillon déchirant du chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses misérables compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles négligées sur ses épaules, qui s'élevaient blanches et pures comme une étoffe de lis au-dessus de sa tunique pourpre.

Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit Polémon au siège de Corinthe, quand ce fidèle ami se précipita sur mon cœur, au-devant de la rage effrénée du soldat déjà victorieux, mais jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'était ce Polémon que j'avais si longtemps pleuré, et qui revient toujours dans mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'était Polémon encore vivant, mais conservé pour une existence si horrible que les larves et les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses douleurs; Polémon tombé sous l'empire des sorcières de Thessalie et des démons qui composent leur cortège dans les solennités, les inexplicables solennités de leurs fêtes nocturnes.