—Je ne sais ni par expérience ni par témoignage que le magasin soit encombré. C'est sur le calcul aussi que je fondais cette supposition.

Notre ami Pierre Baudouin me conta qu'il avait alors de grandes ignorances et qu'il avait eu soin de signer les exemplaires qu'il vendait et donnait à ses amis et camarades; et même, ayant un respect superstitieux de sa signature et de toute écriture sienne, il avait eu soin d'éviter que les mots qu'il soussignait fussent de simples formules vaines et menteuses. Mais, depuis, il advint cette histoire incroyable: que pendant une certaine affaire dont le nom m'échappe et qui, m'a dit Baudouin, passionna la France et le monde au cours des deux dernières années, pendant cette certaine affaire dont Baudouin m'a cependant livré le nom—

—N'est-ce pas de l'affaire Dreyfus qu'il t'a voulu parler?

—Je crois me rappeler que tel fut bien le nom qui frappa mon tympan.

—A Bayonne il y a quelques personnes encore, plusieurs historiens, qui n'ont pas oublié ce nom.

—Pendant l'affaire Dreyfus donc, si tel est bien le nom que nous devons lui donner, il advint cette histoire incroyable: que plusieurs de ceux qui avaient accepté les exemplaires les plus amicalement et sincèrement signés s'imaginèrent que l'auteur, leur ami, était affilié à un mystérieux syndicat formé à seule fin de livrer aux bourgeois étrangers, en particulier aux Anglais, la France entière, de Calais à Perpignan, de Brest à Nice, de Domremy à Orléans, passant par Jargeau, Reims et Rouen, sans compter les colonies. Ceux qui voulaient pourtant lui garder leur estime ancienne imaginèrent que, sans être affilié, il contribuait sottement ou naïvement à faire les affaires de ce syndicat. Il saisit rapidement cette occasion qu'il avait de faire quelque démarche ridicule. Un jour que la menace d'un coup de force définitif était plus imminente, il écrivit à un de ses anciens amis que ces soupçons lui devenaient insupportables, et que l'ami eût à y renoncer, ou à lui renvoyer la Jeanne d'Arc. L'ami lui renvoya la Jeanne d'Arc. Pierre Baudouin était à peine remis de cet émoi que déjà l'affaire dont le nom m'échappe était oubliée. Alors il advint à ce malheureux une histoire encore plus incroyable: parmi les destinataires qui étaient censés affiliés au même syndicat de livraison que lui, une respectable minorité, peu nombreuse, mais compacte, se déclara, qui pensa tout haut et sincèrement que par sa conduite individuelle, et sans qu'il y eût syndicat, mais seulement anarchie et personnalisme, à présent l'auteur trahissait le socialisme révolutionnaire, à qui, en particulier, le poème est dédié. Pierre Baudouin n'est pas remis encore de cette inculpation ou de ce malentendu; il n'y comprend rien, et de cette incompréhension lui vient cet air stupide que nous lui voyons quelquefois.

Quand je vis que Pierre Baudouin me confiait ainsi le résumé, au moins partiel, de l'histoire extérieure et de l'histoire morale de son livre, je m'enhardis jusqu'à lui demander quelques explications sympathiques sur la disposition intérieure du poème. Résolument, mais posément, il m'arrêta aux premiers mots: Non, mon ami, je ne puis vous donner les quelques explications que vous me demandez bienveillamment. Car les quelques renseignements que vous me demandez sont liés indissolublement aux idées, ou, si vous le voulez, aux opinions que j'ai sur l'art, en particulier sur l'art dramatique. Et pour exposer mes opinions sur l'art dramatique, il est indispensable que l'on fasse au moins un dialogue—

—Naturellement, interrompit mon ami Lardenois.

—un dialogue, assez long, et que je préfère écrire moi-même, aussitôt que j'en aurai le temps, ce qui ne saurait tarder.

Ne voulant pas lui faire de peine en contrariant sa manie habituelle, je me gardai bien de sourire et je n'insistai pas. Je me permis alors de lui demander ce qu'il pensait faire des six cents exemplaires inemployés.