—Je lis toujours attentivement la couverture, me répondit-il naïvement, parce que c'est le plus intéressant.
—Pour ménager les finances qui te reviennent, je commencerai par expédier aux Parisiens. Autant que je me rappelle mon ancien métier de libraire.
—C'est vrai, tu fus libraire.
—Autant que je me rappelle mon ancien métier, les colis postaux de Paris pour Paris, jusqu'à cinq kilos, ne coûtent que cinq sous. Cent exemplaires pour vingt-cinq francs: c'est pour rien. Il est même ennuyeux que l'on ne puisse pas envoyer trois exemplaires à la même personne. Cela ne reviendrait pas plus cher. Les difficultés financières commenceront à devenir sérieuses pour la province, où réside la banlieue, et pour l'extérieur. Envoyé par la poste, un imprimé ordinaire, sous bande, ou un imprimé expédié sous forme de lettre ou de carte postale ou sous enveloppe ouverte peut avoir jusqu'à quarante-cinq centimètres sur toutes les faces: nous sommes donc au-dessous du maximum accordé, nous résidons à l'intérieur des limites instituées. Le poids maximum est de trois kilos: ici encore nous sommes au-dessous; et ici, du moins, n'aurions-nous pas le désavantage et le remords de ne pas épuiser nos avantages, ou plutôt nous aurions le désavantage de ne pouvoir envoyer un livre avoisinant trois kilos, mais nous n'aurions pas le remords de n'avoir pas à envoyer deux ou plusieurs volumes à la même adresse, car deux volumes ensemble passeraient les trois kilos. Malheureusement l'administration des postes exige alors qu'on affranchisse l'envoi à cinq centimes par cinquante grammes. Ainsi est fixée la taxe d'affranchissement. A ce taux et selon ce tarif, chacun des exemplaires nous reviendrait, avec l'emballage, à trente-et-un et trente-deux sous. Nous serions donc obérés, si la vile complaisance des prédécesseurs de M. Mougeot et de M. Millerand n'avait institué les colis postaux. L'affranchissement des colis postaux est obligatoire au départ. Ils ne doivent contenir ni matières explosibles, inflammables ou dangereuses, ni articles prohibés par les lois ou règlements de douane ou autres, ni lettres, ni notes ayant le caractère de correspondance. Toutefois, l'envoi peut contenir la facture ouverte réduite aux énonciations constitutives de la facture. Tout cela nous convient. Poids: trois, cinq ou dix kilos: nous allons bien. Pour les raisons dessus dites, nous choisissons le colis postal de trois kilos. A domicile ou poste restante 0 franc 85, dix-sept sous: nous serons moins obérés. Aucune condition de volume ni de dimension n'est exigée pour les colis de 0 à 5 kilos circulant à l'intérieur de la France, de l'Algérie, de la Corse, ou entre la Corse et la France. Bien. Nous passons. Mais l'administration ne nous dit rien des colis de 0 à 5 kilos circulant de l'Algérie à la Corse ou de l'Algérie à la France. Pourrons-nous passer? Enfin nous verrons. D'ailleurs les conditions de dimensions et de volume exigées des colis de cinq à dix kilos transportés a l'intérieur de la France continentale ou à l'intérieur de la Corse et de l'Algérie sont si larges que je suis moralement rassuré: ces colis ne peuvent excéder la dimension de un mètre cinquante sur une face quelconque. De plus, les colis de cinq à dix kilos échangés entre la France, la Corse, l'Algérie et la Tunisie peuvent atteindre la longueur de un mètre cinquante, à la condition de ne pas excéder le volume de cinquante-cinq décimètres cubes. En tout ceci nous sommes loin de compte, et nous pouvons hardiment passer. Où passerons-nous? Jusqu'à dix kilos les colis peuvent circuler à l'intérieur de la France, de la Corse et de l'Algérie et dans les relations entre la France, la Corse, l'Algérie, la Tunisie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Au delà commencent les régions mystérieuses hérissées de tarifs bizarres. Mais on ne saurait quitter son pays sans risquer la male aventure. Enfin, je prends tout sur moi: cent exemplaires demandés à domicile, environ zéro franc; cent exemplaires envoyés dans Paris, environ vingt-cinq francs; moins de cinq cents exemplaires envoyés en province et ailleurs, allons, cinq cents francs nous suffiront largement pour le tout. Il est bien entendu que je commencerai par envoyer à ceux de nos abonnés qui me feraient la commande ferme et qui m'enverraient le montant des frais d'envoi. Je suis, par ailleurs, curieux de voir que les cahiers puissent ramasser pour cinq cents francs de souscriptions à cette fin.
Que ce fût par devoir ou par politesse que notre ami Pierre Baudouin écoutât mes calculs, je soupçonne à la fin qu'il écoutait fort distraitement, car j'avais à peine achevé qu'il me dit un petit oui de complaisance et qu'il donna passage à une réflexion malencontreusement retardée: Mon ami, dit-il en me reconduisant par delà le vieux poirier non moins blanc, pour plaire à vos beaux esprits, vous parlez un peu légèrement de votre première philosophie. Je plains tout jeune homme qui ne s'est pas encore passionné pour ou contre la liberté, pour ou contre le déterminisme, pour ou contre l'idéalisme, pour ou contre la morale de Kant, pour ou contre l'existence de Dieu, pour ou contre Dieu, comme s'il existait. Je plains tout jeune homme qui, peu après qu'il se fut assis, lui douzième, aux bancs en escalier devant les tables noires étroites, ne s'est pas violemment passionné pour ou contre les enseignements de son professeur de philosophie. Et je plains tout homme qui n'en est pas resté à sa première philosophie, j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le bienheureux appétit. Ne plus s'occuper des grandes questions, mon ami, c'est comme de fumer la pipe, une habitude que l'on prend quand l'âge vous gagne, où l'on croit que l'on devient homme, alors que c'est que l'on est devenu vieux. Heureux qui a gardé la jeunesse de son appétit métaphysique.
Ainsi conclut provisoirement notre ami Pierre Baudouin. Mon pauvre ami, continua-t-il en me quittant, méfiez-vous du bel air. Il est toujours dangereux. Mais il est plus particulièrement désagréable quand on y tâche laborieusement. Soyez comme un de vos jeunes abonnés de province. On m'a dit qu'un très jeune ami à vous, tout récemment sorti du lycée, à ce que je pense, naturellement simple ou gardé du faux orgueil par la convenance de sa vie ordinaire, soldat ou récemment libéré, employé modestement quelque part, vous avait écrit que vous aviez traité la question de l'immortalité de l'âme d'une manière qui lui plaisait, et vous demandait de traiter ainsi la question de Dieu. J'admire la simplicité de ce jeune homme, s'il s'est imaginé que vous aviez traité la première question. Mais j'aime le soin qu'il a eu de vous demander ce qu'il vous a demandé.
Ainsi finit Pierre Baudouin. Je le quittai, sans plus.
—Il est temps, que tu l'aies quitté. Car je te quittais avant. Et je l'eusse déjà fait, si je n'avais oublié de corriger un point de ce que tu as dit. Quelqu'un qui t'aurait tout à l'heure entendu, se serait imaginé que tu pensais que le prochain Congrès de l'Enseignement Secondaire entrait en série avec les congrès précédents.
—Non, ami: si peu que je sois perspicace, et de si moyenne intelligence que je sois, quand j'ai vu que la commission d'organisation du prochain congrès était présidée par l'honorable M. Croiset, rue Madame, 54, et quand j'ai vu que le secrétaire général en était l'honorable M. H. Bérenger, 8, rue Froideveaux, j'ai bien pensé qu'il y avait quelque cérémonie de changée. On n'était pas habitué à voir de tels noms aux congrès de l'enseignement. Il me reste quelque souvenir encore des anciens congrès. J'ai en mains: Université française: Second Congrès des Professeurs de l'Enseignement Secondaire Public—1898—Rapport général par Émile Chauvelon, alors Professeur au lycée Saint-Louis, édité chez Armand Colin. Le premier congrès, tenu en 1897, avait été rapporté généralement par M. Gaston Rabaud, alors et encore professeur au lycée Charlemagne, si j'en crois l'annuaire. J'avais, à tout hasard, fait demander quelques renseignements à quelqu'un de particulièrement bien situé pour savoir: Il y aura un congrès d'enseignement secondaire officiel—administratif par son esprit, sa direction et tout, le reste—international. Ce n'est pas sans peine que le congrès de Pâques 1899 avait renoncé à en conserver l'initiative,—car M. Bourgeois avait autorisé les Professeurs à tenir un congrès international en 1900. Mais le congrès de 1899 y renonça parce que tout le monde sentait bien que l'on ne pourrait faire autrement, parce que tous étaient fatigués de lutter contre les petites querelles et les tracasseries qu'on nous suscitait. C'est ce congrès officiel qui se tiendra du 31 juillet au 6 août. Aura-t-on un congrès des Professeurs de l'Enseignement, national «mais largement ouvert aux étrangers »—comme l'avait décidé ce même congrès de 1899? D'après ce que m'a dit ce soir un de mes collègues, la question est encore pendante, malgré plusieurs démarches faites auprès du ministre. Mon impression est qu'il n'aura pas lieu, que personne n'y tient,—et mon opinion est que, dans les circonstances actuelles, il n'est guère à désirer qu'il ait lieu, car toute action d'ensemble me paraît impossible.