—Les dix francs, me dit-il, que je te donne chaque mois ne sont pas levés sur mon superflu, mais prélevés sur mon nécessaire. Tu es comptable envers moi. Je suis inversement responsable de toi. Je te requiers formellement de nous faire entièrement et sur pièces la narration des relations que tu as eues, comme gérant des cahiers, avec la Société Nouvelle de librairie et d'édition. Commençons par les faits.

—Commencez par les faits, dit Pierre Baudouin. Vous ne m'empêcherez pas de dire aujourd'hui ce que je veux dire aujourd'hui.

—Quand en décembre 1899 je sortis écœuré du congrès de Paris, du premier congrès national, écœuré du mensonge et de l'injustice nouvelle qui s'imposeraient au nom d'un parti nouveau, la résolution me vint, en un coup de révolte spontané, de publier ce que mes amis sentaient, disaient, pensaient, voulaient, croyaient, savaient. C'était une résolution singulièrement audacieuse, puisque toute la puissance de la vieille et de la nouvelle autorité allait me retomber sur les reins, puisque je n'avais pas un sou vaillant, puisque j'étais épuisé, puisque je ne savais pas si j'écrirais ni ce que j'écrirais. Ma finance était épuisée puisque les trois cinquièmes qui m'en sont demeurés étaient immobilisés pour au moins deux ans dans la fondation de la même Société Nouvelle. Mes forces étaient épuisées par le travail que j'avais fait dans le rang depuis que j'étais devenu socialiste et dreyfusiste. Je ne savais pas comme j'écrirais, parce que depuis vingt mois, tout occupé d'éditer mes camarades et mes amis, j'avais négligé d'écrire, et parce que je n'avais jamais rien écrit qui ressemblât à ce que je voulais écrire. Mais je croyais que mes amis ne m'abandonneraient pas, puisque je ne serais pour ainsi dire que leur manifestation.

Je me présentai sans aucun retard devant le conseil d'administration de la Société Nouvelle. Je demandai, simple formalité, que la maison éditât la publication que je préparais. Je m'attendais que cela me fût accordé sans débat. Le sens de cette publication était conforme à la conscience de mes cinq amis et camarades. Je ne demandais à la Société que le travail d'administration, que je proposais de payer. Tout le déficit éventuel de l'édition me reviendrait. Je parlais encore et j'indiquais rapidement le plan de l'opération, que les conseillers m'interrompirent. Et au ton de leur interruption j'eus l'impression soudaine et ineffaçable que ces cinq administrateurs n'étaient plus mes camarades et n'étaient pas mes amis. Et non seulement cela, mais ils n'étaient plus les mêmes hommes, les hommes que j'avais connus, que je croyais que je connaissais, que j'avais aimés, que j'avais défendus, que j'avais institués, que j'avais élus d'acclamation, car enfin j'étais présent à cette admirable assemblée générale où vingt et quelques sociétaires avaient élu d'enthousiasme cinq sociétaires pour qu'ils devinssent les administrateurs de la commune Société. Mais le seul fait que ces hommes exerçaient une autorité, une autorité anonyme, le cinquième de l'autorité totale dans un monde clos, le seul fait qu'ils étaient un conseil, un comité, qu'ils délibéraient et votaient, qu'ils siégeaient, les avait faits méconnaissables.

L'exécution fut rapide. Ils démentaient leur langage de la veille et leur pensée intime, ils démentaient toute leur action précédente, ils démentaient leur vie. Je devins bête instantanément et me défendis mal. On me demanda ce qu'il y aurait là-dedans, ce que je mettrais dans le premier numéro. Je bafouillai. Vous savez, mes amis, comme il est pénible et gauche d'expliquer d'avance, d'échafauder pour un juge violent et railleur la carcasse des formes prochaines. Léon Blum, très courtoisement, me dit: Péguy, je ne veux pas traiter avec vous la question au fond. Ce que vous préparez me semble inopportun. Vous venez ou trop tard ou trop tôt.—C'était une opinion respectable, fondée ou non, qui demandait une amicale discussion. Simiand intervint, et confondant ses fonctions d'administrateur de la Société Nouvelle avec sa situation de critique sociologique il me dit: Je vois ce que c'est: tu veux faire une revue pour les imbéciles.—Dite avec ce sourire mince froid qui rend son auteur si redoutable aux imbéciles que nous sommes, cette indication me coupa le souffle. Je me suis dit depuis, pour me consoler, que sans doute il nommait imbéciles tous les citoyens qui n'ont pas fait de la sociologie, ainsi que l'on m'a dit que les anciens nommaient stulti les citoyens qui n'étaient pas philosophes. Mais d'abord ce mot ainsi prononcé me coupa la respiration. Herr m'acheva: Jusqu'ici, me dit-il fortement avec l'assentiment du conseil, nous vous avons trop souvent suivi par amitié dans des aventures qui nous déplaisaient. Maintenant c'est fini. Vous allez contre ce que nous préparons depuis plusieurs années. Vous êtes un anarchiste.—Je lui répondis que ce mot ne m'effrayait pas.—C'est bien cela, vous êtes un anarchiste: nous marcherons contre vous de toutes nos forces. Mario Roques a bien voulu m'assurer depuis que Herr était trop bon pour avoir tenu parole, et que sa déclaration de guerre lui avait coûté beaucoup à prononcer. Mais elle me coûta beaucoup plus à recevoir. Je me retirai abruti.

Je rédigeai le premier cahier dans cette angoisse et dans cette amertume. Résolu quand même à travailler pour la maison que j'avais fondée, je lui fis la meilleure place dans ce premier cahier de la première série. J'y rappelai soigneusement le Prince de Bismarck, de Charles Andler. J'y rappelai l'Histoire des Variations de l'État-Major. J'y annonçai l'édition du «Compte rendu sténographique officiel du Congrès général des Organisations Socialistes Françaises tenu à Paris en Décembre 1899». Vous êtes mes anciens abonnés. Vous avez chez vous ce cahier du 5 janvier 1900. Vous avez lu ces rappels studieux et ces annonces. Enfin, et surtout, voulant donner à la maison que j'ai fondée, à un livre que j'ai fait, la quatrième page de ma couverture je la disposai comme suit. Permettez que je la remette exactement sous vos yeux:

SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION, 17, rue Cujas

troisième édition

JEAN JAURÈS