Vous ne savez peut-être pas ce que ça veut dire. Dans les commencements, quand on parlait de quelqu'un devant moi, et qu'on disait: Il est du parti, j'entendais qu'il était du parti socialiste. Ignorance grossière où je languissais. Grossier malentendu où dépérissait mon enfance intellectuelle. Sachez, monsieur, si vous êtes aussi bête que je le fus, connaissez que lorsqu'on dit de quelqu'un devant vous: Il est du parti, cela veut dire qu'il est du parti ouvrier français. Il y a des fois où je me trompe encore. Mais c'est que ça m'échappe.

La séance commença pour l'élection définitive. J'avais prévenu mon petit cousin. Tous ses amis l'avaient prévenu.—Viens, qu'on lui avait dit. Mais il nous avait répondu que le travail qu'il fournirait à Paris comme libraire éditeur pour le même prix et dans le même temps serait plus utile pour la préparation de la Révolution sociale que d'aller soutenir sa candidature sur place. Il avait tort, car la question n'est pas de travailler plus efficacement à la meilleure préparation de la Révolution sociale; mais la seule question est de savoir plaire aux citoyens électeurs. Un voyage à Orléans, aller et retour, ne coûte pas dix francs de chemin de fer. En troisième classe. Mettons vingt francs avec les frais. Mettons deux jours, en comptant la fatigue. Mon petit cousin pensait que vingt francs de sa monnaie et deux jours de son travail à Paris donneraient beaucoup plus d'effet socialiste révolutionnaire qu'un bafouillage de trois quarts d'heure au groupe d'études sociales d'Orléans, devant quinze personnes. Il avait raison. Seulement il avait tort tout de même, parce que ces pensées-là on les garde pour soi. Nous savons tous que vingt francs d'éditions et deux jours de librairie valent beaucoup mieux pour la préparation de la Révolution sociale que tous les bafouillages de groupes. Seulement ça ne se dit pas, ces choses-là. Il faut faire croire aux électeurs que leur compagnie est la plus agréable du monde, que leur entretien est la plus utile occupation, qu'il vaut mieux parler pour eux quinze que d'écrire pour dix-huit cents lecteurs, que tout mensonge devient vérité, pourvu qu'on leur plaise, et que toute servitude est bonne, à condition que l'on serve sous eux.

—S'ils veulent savoir ce que je pense, disait mon cousin, qu'ils regardent mes articles. S'ils veulent savoir ce que je veux faire et ce que je fais, qu'ils regardent ce que j'écris, et qu'ils vous demandent les renseignements complémentaires. Vanité grossière de cuistre. Demander à des électeurs de lire, à un groupe d'acheter des publications. Il faut que je vous dise que c'est dans la revue blanche que mon petit cousin écrivait dans ce temps-là. Demander à des électeurs de se déranger, de travailler, de se casser la tête. Invention grossière d'une imagination intellectuelle. Ça n'est pas ça qu'il faut aux citoyens électeurs, au véritable peuple, au vénérable militant. Il faut qu'on lui apporte son candidat devant lui. Comme ça il peut le faire marcher, le faire causer, le faire tourner, le faire monter, le faire baisser, le faire biaiser, le faire lever, le faire asseoir, le faire chanter, le faire jaser, le faire coucher, le faire emballer. Il faut bien que le citoyen électeur ait quelques amusements dans la vie.

N'oublions pas que le citoyen délégué est l'obligé du citoyen électeur. Le citoyen électeur est quelqu'un qui possède quelque chose. Il possède sa voix. Le citoyen candidat est quelqu'un qui demande quelque chose. Il demande cette voix. Il ne faut pas que tu te montes le coup là-dessus, mon petit cousin. Le citoyen candidat demande la voix du citoyen électeur. Comme disait ma grand mère, qui était aussi la tienne, quand on demande la charité, il ne faut pas faire le fier. Comme dit mon patron, les affaires sont les affaires. Et les mendiants sont les mendiants. Quand on tend la main, il ne faut pas lever la tête. Ainsi parlait grand mère, mon ami, et je suis peiné que tu n'aies pas gardé le sens de ses leçons anciennes.

Les affaires sont les affaires. Tu veux que le citoyen électeur te donne sa voix. Il faut que tu lui donnes en compensation. Si tu étais député, tu lui donnerais des faveurs gouvernementales. Mais les délégués aux congrès socialistes n'ont encore aucuns bureaux de tabac. En attendant il faut que tu paies la voix que tu demandes. Il faut que tu paies. Si tu allais chez un marchand de parapluies et si tu lui disais: Le temps se couvre. Il me faut un parapluie.—Dans quels prix, monsieur, qu'il te demanderait. Pareillement quand tu te portes candidat il faut que tu donnes un prix des voix. Si tu étais venu toi-même, c'était donner au citoyen électeur, pour le prix de sa voix, cet avantageux sentiment qu'il pouvait te déranger à sa guise. C'est une antique jouissance, et dont la saveur n'est pas encore évaporée, que de tenir un homme, de lui faire sentir sa supériorité, de le tenir dans sa dépendance, de le plier à son caprice, de le subjuguer, de lui faire éprouver son autorité. Avoir à sa disposition le candidat plat. Jouir de ses platitudes. Voilà ce qu'il nous faut. Nous sommes le peuple souverain. C'est comme qui dirait que nous sommes tous des rois. Il nous faut donc des courtisans. Seulement dans le temps il n'y en avait qu'un seul qui était roi. Et il avait beaucoup de courtisans. Cela n'était pas juste. C'est pour ça qu'on a fait la révolution. Alors à présent tout le monde est roi, et c'est le même courtisan qui sert pour plusieurs. C'est moins commode. Mais l'égalité avant tout.

Mon petit cousin ne vint pas. Il envoya une lettre. Inutile communication. Une lettre épouvantable, insolite, où, avec une incroyable audace, il attaquait violemment Guesde et Lafargue pour l'attitude qu'ils avaient eue pendant l'affaire Dreyfus. Inconcevable maladresse. Venant de quelqu'un qui a fait ses études. Grossier manque de tenue. Nous savons tous que Guesde et Vaillant ont lâché pendant l'affaire, qu'ils ont abandonné, comme vous dites, la justice et la vérité. Mais il ne faut pas dire ça dans le parti. Mon petit cousin parlait aussi de guesdistes. Il n'y a pas de guesdistes. Il n'y a que le Parti ouvrier français. Tous les membres du parti sont égaux entre eux. Moi qui vous parle, sachez que le citoyen Guesde n'est pas plus que moi dans le parti. Quand le Conseil national du Parti ouvrier français lance des manifestes, le citoyen Jules Guesde signe à sa place alphabétique: a b c d e f g: Guesde. Le citoyen Jules Guesde est même le secrétaire du parti: secrétaire pour l'intérieur. Vous savez ce que c'est qu'un secrétaire. Quand vous êtes le secrétaire de quelqu'un, c'est lui qui vous commande. Puisque le citoyen Guesde est le secrétaire du parti, ça veut dire que c'est nous, le parti, qui lui commande.

—Ce n'est pas, dit Pierre Baudouin, ce que l'on croit généralement.

—Ce n'est pas ce que l'on croit généralement. Le monde est si mal renseigné. Le citoyen Roland vint en personne. Il était envoyé par le Conseil national du Parti ouvrier français, ou par quelqu'un du Conseil national, peut-être bien par le secrétaire pour l'intérieur du Conseil national du Parti ouvrier français. Nos candidats délégués nous sont en général envoyés de Paris. C'est ce que nous nommons les manifestations spontanées du pays socialiste, le choix spontané de nos groupes de province, un mouvement profond, l'autorité du peuple socialiste, la voix du peuple enfin. Tout ainsi des résolutions, ordres du jour, approbations, condamnations, indignations, propositions, notations, flétrissures et signalements. Tout nous vient de Paris. Ça nous demande moins de travail. Nous pratiquons ce que les républicains sous l'empire nommaient la candidature officielle. Nous nous apercevons que c'est fort commode. Nous recevons les candidatures toutes faites, aussi bien les citoyens candidats dignitaires que les textes candidats manifestes. Ça dispense d'inquiétude. Ça dispense de savoir. Ça dispense d'étude. Ainsi quand ce renégat de Millerand, vous savez, le ministériel, a fait voter par sa Chambre à tout faire son infâme loi scélérate Millerand-Colliard, que je ne connais pas, si on avait eu à se prononcer soi-même, il aurait fallu au moins regarder l'Officiel, demander, se renseigner auprès des camarades qui demeurent en ville, qui travaillent dans ces ateliers-là, dans ces usines-là, causer, discuter, réfléchir,—travailler. Tandis qu'avec la merveilleuse unité, avec l'inaltérable centralisation que nous devons aux bons soins de Son Éminence ou Excellence Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu et de Sa Majesté l'empereur Napoléon premier, un mot d'ordre part de Paris, et rran cette loi criminelle est flétrie comme il faut, clouée au pilori.

—Qu'est-ce que le pilori, demanda Pierre Baudouin.