Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admet pas les trahisons, félonies, jésuiteries, mensonges, roublarderies, escobarderies et duplicités. Mais par un juste retour ces ignonomies non seulement on les admet dans la politique, mais sachez qu'elles en sont l'ornement, le couronnement, et pour ainsi parler la fleur avec le fruit. Dans le privé nous sommes les amis de nos amis et nous aimons nos amis et les amis de nos amis. Dans le privé nous portons droitement le regard de nos yeux. Dans le privé nous tenons la parole que nous avons donnée. Dans le privé nos poignées de mains sont quelquefois sales, mais elles ne sont sales que de suie ou de plâtre ou de fumée. Dans le public, dans le politique nous avons imaginé d'abord que l'on doit passer en brutalité les nationalistes eux-mêmes, afin d'embêter les nationalistes. Puis nous avons imaginé que l'on doit passer en jésuitisme les jésuites eux-mêmes, afin d'embêter les jésuites. Nous les embêtons ainsi doublement. Comme adversaires nous les embêtons en leur portant des coups jésuites. Et comme concurrents nous les embêtons en faisant mieux qu'eux dans la même partie. Ce qu'ils doivent marronner. Sans compter qu'ainsi nous finirons bien par les éliminer totalement. Puisque, pour parler comme les savants, messieurs, on ne supprime jamais que ceux que l'on remplace. Nous nous exerçons utilement à supprimer les jésuites noirs. Tout nous fait espérer que nous y réussirons.

Non seulement nous avons imaginé que l'on doit passer les barbares en barbarie et les jésuites en jésuiterie, mais nous affirmons délibérément que ceux qui ne veulent pas, comme nous et avec nous, passer les jésuites en jésuitisme, à seule fin d'embêter les jésuites, sont incontestablement vendus aux jésuites. Ainsi nous pratiquons l'affirmation stupide, qui a si bien réussi à monsieur le marquis de Rochefort, et l'affirmation sans preuves, qui a si bien réussi à M. Édouard Drumont. Nous nous apercevons que c'est fort commode. Nous reconnaissons, après tous les grands antisémites, qu'il est beaucoup plus facile de répéter une condamnation que de motiver une accusation, et que cela réussit beaucoup mieux. Nous avons éprouvé que les condamnations les plus stupides sont, à beaucoup près, celles qui obtiennent le meilleur accueil, et que les calomnies les plus grossières sont celles qui trouvent le plus large crédit. Nous utilisons pour le mieux de nos intérêts la mentalité démagogique depuis longtemps instituée par nos adversaires les plus précieux. Nous cultivons parmi nous cette singulière mentalité du traître, sur laquelle nous avons fait de si beaux articles au cours de l'affaire, mentalité où tout homme qui pense librement apparaît comme un espion et pour tout dire comme un vendeur de bordereau. Nous semons à pleines mains la suspicion. C'est beaucoup plus facile que de semer l'éducation. Nous poignardons les gens que nous aimons le mieux. Pour leur bien. Parce que nous les aimons. Pour assurer leur salut éternel. Nous les étouffons de tendresse. Quand c'est de tendresse feinte, le résultat est déjà remarquable. Mais quand c'est de tendresse vraie que nous étouffons les gens que nous aimons, nous touchons à la politique sublime. Il a dû y avoir des moines aussi beaux. Tourner les mauvais sentiments en actions mauvaises demande un certain métier, mais détourner les sentiments de l'amour aux fins de la haine exige un sens religieux de la politique. Nous devons convertir les infidèles. Mais surtout nous devons sauver quand même les hérétiques. Nous devons sauver l'hérétique malgré lui. Nous avons laïcisé tout cela. Car la bonne laïcisation n'est plus de faire sauter le joug religieux qui alourdissait la nuque de l'humanité. La bonne laïcisation est de laisser le joug religieux, commode aux gouvernements. Seulement, parce que nous sommes les anticléricaux, nous écrivons laïque sur le joug. Ceux qui ne savent pas lire sont priés de s'adresser à leur voisin. J'oubliais de vous dire: nous écrivons laïque en lettres rouges, parce que nous sommes les socialistes révolutionnaires. Nous avons inventé l'honneur du rouge. Nous avons longtemps raillé l'honneur du tricolore. Mais nous reconnaissons qu'il est bon d'avoir une couleur. C'est commode. Il faut du rouge pour le peuple.

Je vous disais donc, mon ami, que dans le privé on n'admettait pas les trahisons, mais qu'elles sont la fleur de la politique. Les deux ou trois citoyens qui avaient manœuvré si supérieurement contre la candidature Péguy étaient les meilleurs amis—politiques—de Péguy. Des hommes qui jadis lui serraient la main chaudement. Mon cher Péguy par ci, mon cher Péguy par là. Et en ce mémorable samedi, au commencement de la séance, ils imaginèrent ce moyen scrupuleusement régulier d'intercepter la parole, de couper la communication à mon petit cousin absent. Telles sont les singulières beautés de la politique. D'abord elles nous paraissaient douteuses. Mais on a fait notre éducation. Nous aussi nous sommes devenus des connaisseurs. Et nous savons apprécier les beaux coups.

Pour un beau coup parlementaire, vous êtes forcé d'avouer que c'était un beau coup parlementaire, parfait sous tous les aspects. Ça se dit comme ça:—imitant des acteurs de comédie bourgeoise—Je demande la parole pour une observation préalable: pouvons-nous savoir si le citoyen qui demande la parole est régulièrement inscrit au groupe.—sourire aimable du citoyen président: Voulez-vous nous dire, citoyen, on demande si vous êtes régulièrement inscrit au groupe. Citoyen, vous entendez?—stupeur du citoyen: Mais, citoyen, puisque je remplace— — —le président sévèrement heureux: Non, citoyen, j'en suis au désespoir. Mais si vous n'êtes pas régulièrement inscrit au groupe, il m'est rigoureusement impossible de vous donner la parole.—stupidité du citoyen remplaçant ainsi interloqué. Il n'y a rien à dire à cela. Vous n'êtes pas inscrit: vous n'êtes pas inscrit. M. Péguy est inscrit, mais il n'est pas là. Vous êtes là, mais vous n'êtes pas inscrit. C'est clair. C'est vrai. C'est la vérité même. Vous qui aimez tant la vérité.

J'en suis au désespoir: mot admirable de politique, et dont moi-même je fus ému. Par un excès de bonté, avec l'assentiment de l'assistance, on permit à Roy de lire la lettre sans commentaire aucun. L'impression fut glaciale. Cette lettre sans commentaires se présenta comme un squelette. J'admirai à part moi l'habile bonté du président. Toujours la tendresse. Le citoyen Roland laissait aller.

Pierre le Febvre demanda la parole. Ce Pierre le Febvre est le plus vieil ami que mon cousin ait jamais eu dans Orléans. Un homme à l'âme ancienne. Aimant comme un père. Solide comme une barre. Ça ne bouge pas. Il a contribué beaucoup à former mon petit cousin. C'est un ancien ouvrier forgeron. Il a beaucoup beaucoup lu. Il sait beaucoup des livres et beaucoup de la vie. Tout appris lui-même. Comment nommez-vous ça?

—Un autodidacte.

—Un autodidacte. Moi, vous savez, je n'aime pas ça, l'autodidacture.

—L'autodidascalie.

—L'autodidascalie. Je suis pour la dictature impersonnelle, comme le citoyen Vaillant.