—Quelles deux morales?
—Alors c'est moi qui dois vous enseigner. Permettez que je remette à plus tard. Je suis naturellement paresseux. Et on doit vivre conformément à sa nature. Sachez en bref qu'il y a deux morales, qui sont la morale publique et la morale privée. Incommunicable, comme je vous l'ai dit. Et de même que nous avons deux morales, nous avons aussi deux méthodes. Pour étudier les textes anciens nous recueillons les renseignements qui leur sont contemporains. La méthode historique le veut ainsi. Mais pour étudier les textes qui nous sont contemporains nous ignorons tous les renseignements qui nous sont communs contemporains. Nous feignons que les textes se sont écrits tout seuls, eux-mêmes. C'est une fiction parmi tant de fictions. Comme la morale politique s'oppose à la morale privée, ainsi et non moins utilement la méthode politique s'oppose à la méthode historique. C'est ce qui permet à des historiens avérés de faire bonne figure sur le terrain politique. Historiens des âges révolus, ils y aiment sur tout la vérité. Mais citoyens de l'âge présent, ils y aiment sur tout l'unité. Ils juxtaposent dans leur conscience l'unité contemporaine à la vérité périmée. Je ne sais pas si ça y fait bon ménage, parce que je n'y suis pas allé voir. Puisque c'est du privé. La double morale nous sert à sauver la double méthode. Incommunicablement incommunicable.
Dans ma conscience à moi, pour ainsi dire, c'est beaucoup plus simple. L'unité est le commencement, le principe et la consommation. C'est un mot sans réplique: l'unité, l'unité, sur l'air des lampions.
Sachant ce que l'on doit à l'unité, le citoyen Roland commença par n'imiter pas les brutalités de mon petit cousin. La règle de nos réunions est la suivante, elle est bien simple: quand on est dans l'auditoire on a le droit et la licence et le devoir de huer les camarades, pourvu qu'ils soient de la seconde moitié. Mais quand on est à la tribune, je parle pour ceux qui ont le privilège d'y monter, à la tribune le devoir est de respecter en apparence l'adversaire et de vanter l'unité socialiste. Quand on est en haut, il faut de la tenue. Le même citoyen, qui vient de gueuler assassins, assassins, doit inaugurer son discours par un redoublement de politesse obséquieuse. Telles sont les règles du genre. Nous ne sommes pas de ces révolutionnaires qui bouleversent les règles des genres. Quand le citoyen Roland commence à parler, on sent tout de suite qu'il respectera les lois de la véritable éloquence parlementaire. Il commence par dire du bien de son adversaire. Cela paraît d'autant plus méritoire que l'on voit bien dans le même temps qu'il ne pense pas un mot du bien qu'il dit. Quand il eut ainsi rendu à mon petit cousin l'hommage que mon petit cousin ne mérite pas, il se mit alors, mais alors seulement, à démolir, en douceur, la candidature Péguy.
Ce fut une rare jouissance pour des provinciaux longtemps sevrés d'éloquence et de politique. Je me sens bien incapable, moi simple citoyen, de vous produire une image même lointaine et même effacée d'un aussi habile et aussi balancé discours. L'éminent conférencier n'avait pas fini l'éloge de mon petit cousin que déjà tous les assistants reconnaissaient que le candidat Péguy n'était qu'un socialiste à la secousse.
—A quelle secousse, demanda Pierre Deloire.
—Vous ne connaissez pas l'argot. Vous n'êtes pas un travailleur. Ça veut dire un socialiste à la manque.
—Ah bien.
—Dans des considérations générales dont je ne puis vous redonner l'écho même affaibli, l'éminent conférencier nous remontra que la lutte de classe interdisait aux véritables militants de participer à l'affaire Dreyfus, que le prolétariat ne devait jamais se laisser duper, que le prolétariat doit toujours laisser tous les bourgeois se manger le nez les uns les autres. Vous savez ça aussi bien que moi: on l'a mis dans tous les journaux. Mais où il fut inimitable, ce fut dans la polémique individuelle. Après les bagatelles de la porte et beaucoup d'ambages, il pénétra hardiment au cœur du sujet et nous démontra clair comme le jour que mon petit cousin n'était qu'un vil intellectuel.
—Monsieur, demanda Pierre Deloire, qu'est-ce qu'il est, lui, le citoyen Roland?