L'image de ce jour devenu si lointain par le nombre et l'importance des événements intercalaires, de ce jour déjà devenu comme étranger parce que la situation s'est retournée dans l'intervalle, eut tout le loisir de fréquenter notre mémoire, car le cortège ne partit nullement à midi. Évidemment le service d'État-Major était assez mal organisé. On devisait donc entre amis et camarades. On allait admirer dans la vitrine du journal un bel étendard, un drapeau rouge, mais avec la hampe au milieu, et ces mots brodés en trois lignes transverses: La—Petite République—socialiste, et les deux cartouches bleus aux inscriptions dorées: Ni Dieu ni Maître; Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. L'attente se prolongeait. On remarqua que le mot pays sur le deuxième cartouche était mis en surcharge. On achetait des églantines rouges au bureau du journal, au magasin plutôt. Ces églantines ont été perfectionnées depuis Longchamp. Alors on les donnait, à présent on les vend: un sou l'exemplaire, trois francs le cent, ving-sept francs le mille; à présent on la nomme églantine rouge double. Elle est plus grande, plus grosse; elle a en effet deux rangées de pétales, une à l'extérieur, plus grande et large, une à l'intérieur, plus petite. Naguère les pétales simples étaient fixés sous une petite boule jaune, parfois surmontée de deux ou trois petits fils jaunes, qui figurait, grossièrement et naïvement, les étamines et le pistil. Aujourd'hui la boule centrale est plus grosse et toute rouge. Naguère on mettait pour la plupart une seule fleurette à la boutonnière, comme une marque. Aujourd'hui, dans un besoin d'expansion, d'exubérance et de floraison, on met, à toutes enseignes, des bouquets entiers. L'églantine est plus rouge, toute rouge, plus symbolique, mais elle est moins églantine, moins fleur. C'est une fleur sans pollen: lequel vaut mieux? On discute sagement là-dessus. Les partisans du progrès préfèrent la nouvelle églantine; les horticulteurs—on nomme ainsi les hommes qui cultivent leur jardin—aimaient mieux la petite fleur.
Attendant encore on vit passer plusieurs délégations qui n'étaient pas en retard: quelques hommes à la fois, avec ou sans insignes, dont l'un portait quelque bannière, ou fièrement brandie, ou familièrement sous le bras; les uns marchaient au milieu de la route, et c'était un amusant défilé de quatre hommes, sérieux cependant; quelques-uns s'en allaient plus civilement sur les trottoirs. Déjà en venant nous avions rencontré, aux environs de l'Hôtel de Ville, plusieurs francs-maçons, portant librement leurs insignes étonnés de prendre l'air.
Attendant toujours on apprit que Jaurès ne serait pas là, retenu dans l'Ain et dans le Jura par les soins de la propagande. On regretta son absence, non pas seulement parce que ses camarades l'aiment familièrement, mais aussi parce qu'il manquait vraiment à cette fête, qui lui ressemblait, énormément puissante, et débordante.
Il était midi et demie environ quand Gérault arriva, toujours cordial, et gai comme le beau temps. Il venait de quitter le treizième, qui était en retard, et qui regagnait directement par le pont d'Austerlitz. Au treizième, disait-on, ils sont au moins dix mille.—Partons.
Il était midi et demie passé quand on forma le cortège. Quelques vieux militaires âgés de vingt-deux ans, récemment échappés de la caserne, chantonnèrent en riant la sonnerie: au drapeau! quand on sortit du magasin le rouge étendard. L'idée que l'on allait marcher en rangs, pas à pas, au milieu de la rue, éveillait chez beaucoup d'assistants d'agréables souvenirs militaires, car invinciblement une foule qui marche en rangées au pas tend à devenir une armée, comme une armée en campagne tend à marcher comme une foule. Et ce qui est mauvais dans le service militaire, c'est le service, la servitude, l'obéissance passive, le surmenage physique, et non pas les grandes marches au grand soleil des routes. On se forma. Quelques-uns commandèrent en riant: En avant! Le premier rang était formé de porteurs de la Petite République. Ils avaient leur casquette galonnée, l'inscription en lettres d'argent. Trois d'entre eux portaient l'étendard et les deux cartouches. Quand on aura socialisé même les fêtes socialistes, les militants porteront eux-mêmes leur drapeau. Je ne désespère pas de voir Jaurès porter un drapeau rouge de ses puissantes mains.
Nous partîmes cinq cents, par la rue Réaumur, mais nous fûmes un prompt renfort pour l'Avenir de Plaisance, la puissante société coopérative de consommation, avec laquelle nous confluâmes au coin de la rue Turbigo, et qui avait une musique, ce qui accroissait l'impression de marche militaire. Place de la République, c'est déjà la fête. Quelques gardes républicains à cheval ne nuisaient nullement au service d'ordre. Au large de la place, des files de bannières luisaient et brillaient. Un peuple immense et gai. Nous allâmes nous ranger boulevard Richard-Lenoir, je crois. Il y avait tant de monde que l'on ne reconnaissait plus les rues, les larges avenues de ces quartiers. Nous étions auprès de la statue du sergent Bobillot. Un porteur de la Petite République explique à son voisin pourquoi il préfère un homme comme Bobillot à un homme comme Marchand. Nous attendons là longtemps, insérés dans les groupes ouvriers en costume de travail. C'est nouveau. Près de nous le vaste et muable moutonnement des chapeaux de feutre enfarinés aux larges bords: ce sont les forts de la Halle [2], coltineurs non débiles, qui stationnent pesamment, puissamment. Nous sommes directement sous la protection de Lépine, qui est là tout près, au sergent Bobillot, disent quelques-uns. Grâce à la protection de Lépine, continuent-ils en riant, nous allons défiler en bonne place dans le cortège. Tout cela n'empêche pas que si on refait la Commune on le fusillera tout de même, dit près de moi un vieux communard universellement connu comme un brave homme. Je crois qu'il plaisante et veux continuer la plaisanterie. Avec quoi les fusillera-t-on?—Avec des balles, comme les autres, me répond-il sérieusement. Je le regarde bien dans les yeux, pour voir, parce que sa parole sonne faux en cette fête. Il a toujours les mêmes yeux bleus calmes et la même parole calme. Ces vieux communards sont extraordinaires. On ne sait jamais s'ils parlent sérieusement ou par manière de plaisanter. Ils ont avec nous des mystifications froides comme les vieux soldats du second empire en avaient avec les recrues. Ils sont de la même génération. Ils ont, comme eux, fait la guerre. Et cela doit marquer un homme. Deux hommes, adossés au mur d'une maison adjacente, pour se reposer de la longue station, disent gravement: C'est tout de même beau, une fête comme ça, c'est tout de même beau. Et ils répètent profondément sur un rythme las: C'est beau. C'est beau. Il passe des enfants, petits garçons et petites filles, délégations des écoles ou des patronages laïques. On leur fait place avec une sincère et universelle déférence. On pousse en leur honneur de jeunes vivats. Ils y répondent. Ils passent en criant de leurs voix gamines, comme des hommes: Conspuez Rochefort, conspuez. Cela est un peu vif, un peu violent, fait un peu mal.
Mais par-dessus toutes les conversations, par-dessus tous les regards, par-dessus toute rumeur montaient les chants du peuple. Dès le départ, et sur tout le trajet, et pendant la station, et puis tout au long du cortège, le peuple chantait. Je ne connaissais pas les chants révolutionnaires, sauf la Carmagnole, dont le refrain est si bien fait pour plaire à tout bon artilleur, et que tout le monde chante. Je ne connaissais que de nom l'immense et grave Internationale. A présent je la connais assez pour accompagner le refrain en ronronnant, comme tout le monde. Mais le ronron d'un peuple est redoutable. Ceux qui savent les couplets de l'Internationale, sont déjà des spécialistes. Aussi quand on veut lancer l'Internationale, comme en général celui qui veut la lancer ne la sait pas, on commence toujours par chanter le refrain. Alors le spécialiste se réveille et commence le premier couplet.
Les chants révolutionnaires, chantés en salles closes, n'ont assurément pas moins de paroles déplaisantes que de paroles réconfortantes. Chantés dans la rue contre la police et contre la force armée, ils doivent être singulièrement et fiévreusement, rougement ardents. Chantés pour la première fois dans la rue avec l'assentiment d'un gouvernement bourgeois républicain, ils avaient un air jeune et bon garçon nullement provocant. Ces chansons brûlantes en devenaient fraîches. Mais plus volontiers que les chansons traditionnelles, plus fréquentes encore, les acclamations et les réprobations rythmées traditionnelles, moitié chant, moitié verbe et moitié tambour, les conspuez et les vive scandaient la marche du peuple. On redisait inlassablement les anciens rythmes, et, comme on était en un jour d'expansion, on improvisait de nouvelles paroles. Si les ennemis de M. le marquis de Rochefort—on m'assure qu'il en a gardé quelques-uns—s'imaginaient que sa popularité a diminué, ils auraient tort. Elle s'est retournée seulement. Je ne crois pas que jamais le peuple de Paris ait aussi tempétueusement crié ce nom de Rochefort. Il était beaucoup plus question d'un certain Boubou que d'un certain Barbapoux. La guerre inexpiable de la rime et de la raison se poursuivait parmi ce peuple en marche. Les rimes en on étaient particulièrement recherchées, parce que, sous une forme écourtée, elles introduisent le refrain populaire ton ton ton taine ton ton. Les rimes en on avaient l'avantage d'être particulièrement nombreuses. Mais elles avaient le désavantage de n'être pas toutes convenables. Comme on était dans la rue, et comme il y avait beaucoup de femmes et d'enfants dans le cortège, et dans la double haie des spectateurs, le peuple choisissait souvent celles des rimes en on qui étaient convenables. Ainsi le peuple chantait que Rochefort est un vieux barbon, que plus il devient vieux, plus il devient bon. Le comparatif meilleur était ainsi négligé. Ce peuple n'avait aucune colère ni aucune pitié contre Déroulède, qu'il envoyait simplement et fréquemment à Charenton. Il n'avait même aucune réserve, aucune fausse honte, rien de ce sentiment qui nous retenait malgré nous envers un prisonnier et un condamné de la veille. Nous aurions été gênés pour faire allusion à la petite condamnation de Déroulède. Le peuple, plus carrément, et peut-être plus sagement, ne se contentait pas d'envoyer Déroulède à Charenton. Les malins imaginaient des variantes et les lançaient: Ah! Déroulède trois mois de prison; Ah! Déroulède est au violon. Un nouveau chant parlé commençait à se répandre, plus volontaire, plus précis, plus redoutable, inventé sur le champ: au bagne, Mercier, au bagne. Le mot bagne, ainsi chanté, avec rage, résonne extraordinairement dans la mâchoire et dans les tempes. Un brave homme, petit et mince, entendant mal, criait avec acharnement: au bal, Mercier. Quand il s'aperçut de son erreur, il m'expliqua que, dans sa pensée, il donnait au mot bal ce sens particulier qu'on lui donne au régiment, où, par manière de plaisanterie amère, on désigne ainsi le peloton de punition.
Cependant que la grave Internationale, largement, immensément chantée, s'épandait comme un flot formidable, cependant que le Mercier, au bagne, rythmé coléreusement, scandait la foule même et la déconcertait, le cortège longuement, lentement, indéfiniment, se déroulait tout au long du boulevard Voltaire, avec des pauses et des reprises. Arrivés au milieu, on ne voyait ni le commencement ni la fin. Au-dessus du cortège une longue, immense file de drapeaux rouges, de pancartes bleues, d'insignes et ornements triangulaires et variés, se défilait en avant et l'on se retournait pour la voir se défiler en arrière. Avec nous nos bons camarades, la Ligue démocratique des Écoles, portaient leur pancarte bleue aux lettres dorées. On ne pouvait lire les pancartes plus éloignées qui se perdaient au loin. Aussi je préfère emprunter à la Petite République les beaux noms de métier des ouvriers qui avaient promis leur concours à la manifestation. Je lis dans la Petite République du matin même, datée du lundi, les convocations suivantes, à la file: Chambre syndicale des gargouilleurs;—Syndicat de la chèvre, mouton et maroquin;—Chambre syndicale des tailleurs et scieurs de pierre du département de la Seine;—Chambre syndicale professionnelle des façonniers passementiers à la barre;—Fédération des syndicats de Boulogne-sur-Seine;—Chambre syndicale des corps réunis de Lorient, Morbihan;—Syndicats des bonnes, lingères, filles de salle, blanchisseuses;—Chambre syndicale des infirmiers et infirmières;—Chambre syndicale des ouvriers balanciers du département de la Seine;—Chambre syndicale des ouvriers peintres de lettres et attributs. Comme ces noms de métier sont beaux, comme ils ont un sens, une réalité, une solidité, comparés aux noms des groupements politiques, tous plus ou moins républicains, socialistes, révolutionnaires, amicaux, indépendants, radicaux-socialistes, aux unions, aux associations, et aux cercles, et aux cercles d'études sociales, et aux partis. Loin de moi la pensée de calomnier les groupements politiques. Ils sont pour la plupart beaucoup plus actifs, travailleurs, énergiques, efficaces que leurs noms ne sont spécifiques. Mais tout de même comme c'est beau, un nom qui désigne les hommes et les groupes sans contestation, sans hésitation, par le travail quotidien. On sait ce que c'est, au moins, qu'un forgeron, ou un charpentier. Je voudrais les citer tous, car je ne sais comment choisir. Je trouve dans la même Petite République les travailleurs du gaz, les charrons, la Fédération culinaire de France et des colonies, les employés des coopératives ouvrières, le Syndicat ouvrier de la céramique, les comptables, les ouvriers fumistes en bâtiment, les ouvriers-serruriers en bâtiment, les tourneurs-robinetiers, les horlogers en pendules, les tourneurs vernisseurs sur bois, l'Imprimerie nouvelle, les ouvriers étireurs au banc, les scieurs, découpeurs, mouluriers à la mécanique, les correcteurs, la sculpture, les garçons nourrisseurs, les ouvriers jardiniers du département de la Seine, les ouvriers jardiniers et parties similaires de la Ville de Paris, le bronze imitation. Toute l'activité, tout le travail, toute la nourriture et tout l'ornement de Paris. Je renonce à donner les noms que je vois dans la Petite République de la veille, datée du dimanche. Ma liste serait longue autant que fut le cortège.