Des incidents de la journée continuaient à m'attrister quand le soir, dans le train, j'ouvris une petite brochure dont j'avais bourré mes poches, pour la distribuer, comme on le doit. C'était la petite brochure de Le Pic, intitulée: Pour la République! (revue politique mensuelle, numéro 1, novembre 1899), où il entreprend le Petit Journal sur ses infamies du Panama et sur ses atrocités de l'Arménie. Voilà la vraie brochure de propagande. L'auteur ne commence pas par supposer que son lecteur connaît aussi bien que lui ce qu'il veut lui dire. Il ne suppose pas que le lecteur sait. Il ne procède pas par allusions. Il procède par narration. Il annonce la narration: Je vais vous conter une histoire qui est arrivée. Il annonce: «De quels crimes est capable l'infâme Petit Journal, je vais le montrer par une preuve unique [4] mais décisive, par le relevé des sommes qu'il a touchées pour faire tomber l'argent de ses malheureux lecteurs dans la grande escroquerie du Panama.» Plus loin il annonce: «Vous pensez qu'en jetant ces milliers d'humbles à la ruine pour gagner sa commission de 630,000 francs, il a atteint à la limite du crime et de l'infamie? Eh bien! il a trouvé moyen d'être plus criminel et plus infâme encore!
«Écoutez et retenez cette histoire:»
Suit l'histoire de M. Marinoni et du Sultan.
L'auteur procède comme il faut. Une brochure bien faite ressemble à une histoire de grand-père contée à la veillée:
Il y avait une fois, au pays des Infidèles, un méchant roi qui fit massacrer, dans les supplices les plus effroyables, trois cent mille de ses sujets chrétiens.—Le grand-père n'insiste pas sur les supplices, pour ménager l'imagination des petits.
—Pourquoi donc que le pape n'est pas allé à leur secours, grand-père?
—Je ne sais pas, mes enfants.
—Et le roi de France, pourquoi donc qu'il n'y a pas été?
—Parce qu'il n'y a pas de roi de France.