Nyons, 13 janvier 1900,

Mon cher Péguy,

Je regrette de ne pouvoir m'abonner à tes Cahiers de la quinzaine. Moins heureux encore que l'Agrégé provincial, j'ai juste cent sous par jour pour vivre, avec ma femme. Je ne puis pour le moment songer qu'aux journaux quotidiens et au Mouvement socialiste, auxquels je reste abonné.

D'ailleurs, je n'approuve pas l'idée des Cahiers de la quinzaine: c'est une nouvelle revue, socialiste. Le Mouvement est bon, et doit être continué, et j'espère qu'il progresse. Mais tes cahiers prennent, dès le premier, l'allure d'une revue de polémique très personnelle, et contre des camarades socialistes, contre certains camarades socialistes. Je condamne cela.

Il est toujours intéressant et utile de savoir ce que pense un camarade, qui a le loisir et la faculté de penser beaucoup. Il importe aussi qu'une publication périodique ne contienne pas exclusivement les idées d'un seul camarade.

Surtout quand il a les tendances mauvaises de tes cahiers: la minorité d'un congrès a le devoir et le droit de défendre toutes ses opinions, mais, puisqu'elle a accepté de participer au Congrès, elle est moralement tenue d'en respecter les décisions (elle et ceux dont elle représente les tendances). Par raison, et par discipline, dans l'intérêt supérieur de la cause. Qu'ensuite elle fasse campagne pour amener les membres du Congrès suivant à ses idées, je le veux bien. Mais il n'est pas bon qu'elle déclare tout de suite et brutalement qu'elle donne tort au Congrès, qui «a piétiné sur un de nos plus chers espoirs».

Il est plus mauvais encore que toutes ces attaques contre le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht se résolvent en insinuations contre le parti guesdiste, et en assauts furieux ou en coups d'épingle irritants contre Guesde, Zévaès... Je ne les défends pas, ne veux pas les défendre, et n'ai pas à les défendre. Mais à quoi riment ces attaques? Exposez vos idées personnelles sur la méthode, l'action, la doctrine etc., et tâchez d'y gagner la masse des guesdistes. Si le Conseil national commet une faute de tactique, ayez une meilleure tactique. S'ils sont conduits par des gens qui ne sont qu'ambitieux, montrez votre désintéressement. Guesde et d'autres qui le suivent croient bien servir le socialisme; ils ont peut-être le tort de vouloir en être les maîtres: conquérez à vos convictions la masse des socialistes, et vous n'aurez plus rien à faire contre les guesdistes. La guerre personnelle amène aux antipathies irréconciliables, et aux divisions perpétuées. Vous arriveriez à une scission dans le Parti et à des luttes acharnées, ou bien, pis encore, vous formeriez un groupe aussi irréductible qu'isolé. Que chacun combatte pour le socialisme, et toujours et exclusivement contre le capitalisme. N'est-ce pas la conduite de Jaurès, de Gérault et autres militants, qui ont nos convictions, notre désintéressement, et l'expérience de plus d'années de lutte?

Défaut secondaire de tes cahiers: ils sont trop longs.

Pour terminer, une idée qui me passe par la tête: il faudrait des brochures de propagande très courtes, il en faudrait des distributions gratuites à des millions de citoyens. Pour cela une caisse de propagande alimentée par des souscriptions régulières et irrégulières. N'y aurait-il pas moyen de creuser cette idée? Il importe beaucoup de conquérir les bourgeois au socialisme, cela se fait de plus en plus; il importe surtout de le faire connaître à des millions d'ouvriers et de paysans.

LE SECOND PROVINCIAL