—Je lui parle comme je dois: respectueusement, parce qu'il est mon supérieur dans la hiérarchie militaire, et parce qu'il est plus âgé que moi; parce qu'il a trois galons et qu'il avait la barbe grise; affectueusement, parce qu'il était un brave homme affectueux et rude, brusque et bon, brute et doux.
Saint Éloi chantonnant:
Je lui parle comme je dois.
—Monsieur Dagobert, me dit le capitaine Loiseau, vous prenez encore un morceau de saucisson?
—Si vous voulez, mon capitaine.
Et comme j'avais appris de long temps,—et dans le service militaire, et dans un certain nombre de services non militaires,—à taire les mouvements de mon esprit et les sentiments de mon âme, rien dans le son de ma voix, ni dans l'inflexion de ma phrase, ni dans le regard de mes yeux, ni dans le geste habituel de ma main tendue pour saisir le papier blanc glacé transparent gras de charcuterie graisseux, rien ne trahit le prodigieux voyage de retour que je dus faire instantanément pour m'en revenir des pays d'enchantement et de jeunesse non renouvelable où ma mémoire m'avait transporté.
J'étais donc assis au bord de ce ruisseau commun de Brie, sur la courte berge penchée, dans l'herbe trempée souillée vaseuse; autour de moi mes camarades mangeaient; et parmi eux comme eux avec eux je mangeais; car pendant tout le temps que ma mémoire m'avait tenu transporté dans le pays de ma jeunesse et dans l'âge de mon enchantement, je n'avais pas cessé un seul instant de manger parmi mes camarades; je n'avais pas cessé un seul instant d'être un sous-lieutenant de réserve qui mangeait comme il pouvait sous la pluie épaisse et fatigante; assis, couchés, vautrés autour de moi mes camarades mangeaient; aucun d'eux n'avait bougé, comme j'en eus soudain l'assurance par une singulière et curieuse reconnaissance rétrospective, aucun d'eux n'avait bougé à ce nom de la Voulzie.
Ainsi pendant que ma mémoire m'avait transporté dans le pays d'enchantement, en même temps elle entendait, enregistrait et conservait tout ce qui se passait dans le pays de la réalité. J'avais été vraiment double. J'avais été un homme qui revit dans le temps non renouvelable de sa jeunesse; et dans le même temps, étant le même, j'avais été un sous-lieutenant de réserve d'infanterie qui déjeune et qui fait la grand halte avec ses camarades.
Je m'aperçois, aujourd'hui que je suis de tout repos, que ma mémoire tenait beaucoup à enregistrer, à mesure qu'ils se produiraient, les événements de la réalité présente; parce qu'elle était jalouse de la restitution qu'elle faisait, parce qu'elle défendait jalousement cette restitution, parce qu'elle sentait d'instinct qu'elle serait d'autant plus libre de se donner toute à l'audacieuse restitution qu'elle serait plus exacte à faire en même temps l'enregistrement de l'infatigable réalité présente; car autant qu'elle était exacte à bien enregistrer l'écoulement inépuisable de la réalité présente, elle maintenait à mon corps exactement l'aspect qui répondait aux événements de cette réalité; ainsi par la duplicité intéressée de ma mémoire j'avais l'air d'être là; aucun accident d'inattention ne pouvait m'advenir; ma mémoire pouvait travailler tranquille; personne autour de moi ne pouvait s'inquiéter de ce que j'étais devenu; je pouvais en toute assurance accomplir le séjour mystérieux. C'est pour cela que le capitaine Loiseau, croyant avoir affaire à moi, me dit:
—Monsieur Dagobert, vous prenez encore un morceau de saucisson?