Saint Éloi, non moins ferme et honnête:

—Je vous le répète. Je n'ai pas besoin d'être sous-lieutenant de réserve d'infanterie, au soixante-seizième de l'arme, pour savoir ce que c'est que la Voulzie. Et cela est fort heureux, car je ne serai jamais sous-lieutenant de réserve. Sous ce régime soi-disant démocratique, un roi peut devenir officier. Un sage reste soldat. Si vous êtes éreinté d'une étape et de huit jours de manœuvres, vous qui marchez le dos vide et le ventre plein, que dirai-je, moi qui n'ai pas laissé mon sac au magasin. Quand il pleut sur terre, il pleut sur mon sac. Et un sac mouillé pèse double. Un sac mouillé pèse aux courroies; et les courroies pèsent aux épaules. Comme disaient mes camarades, ce n'est pas le sac, moi, qui me tire sur les épaules, c'est la courroie.

—Laissons, dit Dagobert, ce bavardage de troupiers.

—S'il n'y avait pas de troupiers, répondit hardiment saint Éloi, il n'y aurait pas de troupes.

Un silence. Le roi recommence, imperturbable et triste:

—Il y a deux races d'hommes. Les uns connaissent l'objet par les textes qui s'y rapportent. Les autres connaissent l'objet même. Les uns connaissent la Voulzie comme un objet de poème. Les autres connaissent la Voulzie même, les autres connaissent la Voulzie. Les uns ne savent pas ce que c'est que la Voulzie. Les autres ne savent pas qu'il y ait un poème de la Voulzie. Les premiers ne se demandent guère ce que c'est que la Voulzie, et le peu qu'ils se le demandent, c'est pour en faire un commentaire au texte; il faut bien qu'il y ait des notes au bas des pages dans les éditions savantes. Les autres ne se sont jamais demandé si cette affaire-là qui coule avait fait la matière ou l'objet d'un poème; ils ne sont pas même fixés, comme ils disent, ils ne sont pas fixés sur ce que c'est qu'un poème; ils savent à peu près que des vers ce n'est pas de la prose, parce qu'ils en ont appris par cœur au collège ou à l'école. Mais sache qu'ils ont appris par cœur sans entendre et sans lire ce qu'ils récitaient.

Vous les scolaires,—

Ici saint Éloi redressa fièrement la tête.

Vous les scolaires, au fond, ce qui vous ennuie, c'est qu'il y ait des réalités. Quelle aubaine, si cette Voulzie pouvait n'exister pas. Comme vous seriez à l'aise, pour en parler. Quelles admirables conjectures. Industrieuses. Quelles ingénieuses conjectures fonderaient quelles réputations. Cette Voulzie, qui existe, vous embête. Elle vous arrache le pain de la bouche. Pour vous la Voulzie est un morceau de poème, un mot de vers. Elle se définit par le poème où elle figure, elle sonne par le vers où elle est. Elle n'existe que par l'œuvre où elle fait sa partie. Vous la connaissez mieux par ce poème que je ne la connais, moi qui ai vu dedans comme une motte de terre jetée faisait des ronds et du trouble. Vous savez toujours tout mieux que nous. Et toi, mon ami, sous prétexte que tu fus mon précepteur quand je n'étais que le dauphin du royaume encore, tu sais toujours tout mieux que moi. J'ai vieilli, mon ami, depuis l'âge que je recevais tes leçons. Nous avons vieilli. J'ai connu des réalités qui n'étaient pas dans nos vieux livres de classe. Éloi, j'ai connu des hommes qui ne te ressemblent pas. Heureusement qu'il y a deux races d'hommes. Et j'ai connu la deuxième race des hommes. J'ai connu des hommes qui ne connaissent pas par des livres. J'ai connu les hommes qui connaissent les réalités. J'ai connu aussi les hommes qui ne connaissent rien. Hommes merveilleux. Hommes sincères. Hommes précieux. Soutiens solides et véritables ornements de ce royaume. Hommes frais. Hommes nouveaux. Hommes neufs. Connais tout mon bonheur, Éloi. Et connais tout le bonheur de ces hommes. Ils sont ignorants. C'est-à-dire que leur mémoire n'est nullement préoccupée. Ils sont ignorants. Hommes frais. Troupes fraîches. Mémoires non encore fatiguées. Papier blanc. Toile bise. Hommes admirables, et tels que tu ne les connais pas, car tu n'as jamais connu que des élèves, dont moi. Hommes qui ne furent jamais élèves, car pendant que leur corps, sournoisement, avait l'air de suivre, leur âme libre faisait une perpétuelle école buissonnière. Hommes admirables, et pendant que pour nous, hommes fatigués, élèves et maîtres, la Voulzie est une rivière à mettre et mise en alexandrins, pour eux la Voulzie est une rivière commune, la Voulzie est une rivière comme une autre, de la vraie eau coulant entre deux berges vraies d'herbe vraie sur un vrai fond de terre et de vase; et pendant que nous on ne peut pas prononcer devant nous le nom de Voulzie sans que nous fassions au moins un imperceptible signe de reconnaissance, et pendant que nous la première fois qu'on nous dit: C'est la Voulzie, nous demeurons stupides comme si nous n'eussions jamais envisagé cette éventualité, au contraire ces hommes ignorants, vraiment sages, vraiment neufs, entendent prononcer le nom de la Voulzie comme un nom parfaitement nouveau, et quand ils ont admis ce nom dans leur mémoire, ils ont uniment et simplement admis ce nom comme le nom d'un ruisseau commun de Brie. Heureux hommes, hommes enviables, qui recevaient en leur mémoire à Provins le nom de la Voulzie comme ils avaient reçu le nom du Grand-Morin à Coulommiers, qui entre ces deux noms ne faisaient absolument pas la différence, hommes jeunes et cousins germains de la réalité, qui ont depuis conservé ce nom dans leur mémoire, s'ils ont conservé ce nom, ce qui est douteux, non comme le nom d'une célébrité, mais comme le nom d'un véritable ruisseau commun; car pour nous la Voulzie est ineffaçablement, et comme nous disons niaisement, la confidente et la muse d'Hégésippe Moreau. Mais pour ces hommes simples la Voulzie est un ruisseau où ils ont, un jour de grand halte, jeté des peaux de ronds de saucisson.

Telles sont, mon ami, les deux races des hommes.