Je reviendrai, dans les mêmes conditions, sur les obligations du délégué envers les résolutions du Congrès.
Je ne te permets pas de supposer que toutes ces attaques contre le Congrès et que le Triomphe de la République et que l'affaire Liebknecht soient présentés à seule fin d'insinuer contre les guesdistes, insinuations contre le parti guesdiste et assauts furieux ou coups d'épingles irritants contre Zévaès et Guesde. J'admets seulement que tu constates, comme tu l'as fait très historiquement, que les premiers se résolvent dans les seconds. Je parle souvent des guesdistes, en particulier de Zévaès et de Guesde, pour deux raisons: la première est de mon institution même: je parle souvent d'eux parce que les périodiques autorisés n'en parlent pas selon toute la vérité; je fais donc l'appoint, le complément; je fais alors cette fonction complémentaire dont je t'ai plus haut donné à peu près la définition; ainsi les guesdistes ont dans mes cahiers une place plus grande que celle qu'ils ont dans la réalité; la seconde raison est du réel même; il suffit d'avoir assisté au Congrès, à sa préparation, à l'affaire Dreyfus, pour avoir partout constaté le guesdisme et heurté le guesdiste; je tâche donc de donner aux guesdistes dans mes cahiers une place telle que la place qu'ils occupent ainsi dans tous les périodiques socialistes, autorisés et libres, y compris les cahiers, dans l'ensemble des périodiques socialistes, soit aussi grande que la place qu'ils occupent dans la réalité. Ce que je dis de la place est valable pour la nature et pour la qualité, ainsi de suite.
Il est presque injurieux que tu aies pu supposer que j'aie choisi ou incliné les réalités pour y trouver le guesdisme. J'ai trouvé le guesdisme dans le socialisme comme j'ai trouvé le jésuitisme dans le catholicisme. On peut nier qu'il y soit ainsi. Je serai heureux de discuter les négations. Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu les guesdistes au Congrès. Ce n'est pas de ma faute si Liebknecht a écrit dans une revue publique,—les revues étrangères sont tout de même publiques, et publiées,—qu'il était,—tu sais pourquoi, et comment,—contre les dreyfusards; ce n'est pas de ma faute si ensuite M. Marcel Hutin rapporte et publie, dans l'Écho de Paris, que Liebknecht lui a nommé «Guesde et Lafargue, les principaux représentants du socialisme scientifique en France», si M. Hutin publie que M. Liebknecht lui a dit: «J'entretiens avec Guesde une correspondance assidue.» Ce n'est pas de ma faute si j'ai vu sur les murs de Paris, avant le Triomphe de la République, l'affiche des guesdistes avec celle de M. Paulin Méry. Elle y était. Je l'ai vu. Je le dis. J'avais porté mon compte rendu à une revue amie: je nomme ainsi les revues que j'aime et non pas celles que je combats. Le directeur l'accepta, non sans quelque hésitation. Puis il eut de la peine, hésita encore, et très amicalement me dit: «Ça va bien, mais tout de même on ne peut pas laisser le mot de guesdistes. Ils ne veulent pas qu'on les nomme des guesdistes. Ils sont le Parti ouvrier français. Guesde a sauté, un jour que je lui parlais de guesdistes. Après le Congrès nous ne pouvons pas les nommer comme ils ne veulent pas qu'on les nomme. Il y a eu réconciliation.» Sur le moment j'acquiesçai, n'aimant pas à faire des ennuis. Puis je me ressaisis, et il me sembla que cette fois encore j'étais obligé à l'impolitesse: car si l'expression d'allemanistes par exemple est une expression commode et inexacte, vu que les allemanistes sont des hommes libres et n'ont aucun chef, l'expression de guesdistes au contraire est une expression commode et rigoureusement exacte, en ce sens qu'il y a au moins plusieurs guesdistes qui ne sont pas des hommes libres. C'était donc bien guesdistes que je voulais dire, et non pas Parti ouvrier français. J'aurais donc changé une expression dans mon compte rendu, non point parce qu'elle aurait été inexacte, comme on le doit, mais par une considération de parti. Mon compte rendu n'aurait donc pas été sincère, mais favorable à quelques-uns. Et alors de quel droit, par quel privilège aurais-je été sincèrement sévère pour ce prêtre qui gesticulait, pour ce sous-officier qui posait?—Je pouvais, diras-tu, ne parler pas de cette affiche.—Mon compte rendu aurait donc été favorablement incomplet, c'est-à-dire inexact, c'est-à-dire faux. Et de quel droit, par quel privilège aurais-je vu pour la critiquer l'affiche des nationalistes, et n'aurais-je pas vu, pour la critiquer, l'affiche des guesdistes? Nous devons même aux nationalistes l'égalité de la justice et de la critique.
Je n'insinue pas contre les guesdistes, que je ne confonds nullement avec le Parti ouvrier français. Quand les guesdistes font des machinations insinuantes, je les rends autant que je le puis par des expressions machinées insinuantes: l'histoire étant l'image de la réalité, l'expression étant l'image du fait. Quand je me prononce personnellement, je le fais toujours avec la franchise indispensable.
Je reviendrai sur la valeur d'un congrès, sur le contrat socialiste, sur la tactique, sur l'unité, sur la prétendue scission.
Je crois que je combats plus que jamais pour le socialisme entendu purement, je crois que je combats contre un capitalisme; il n'y a pas seulement des capitalismes d'argent: Guesde est un capitaliste d'hommes. La révolution politique bourgeoise a libéré les hommes, ou du moins elle a été censée les libérer; nous voulons affranchir les biens pour parfaire la libération des hommes; ceux de nous qui commencent par commander ou par asservir des révolutionnaires,—c'est tout un,—bien loin qu'ils avancent dans la révolution sociale, au contraire sont en retard en arrière de la révolution bourgeoise.
Nous reviendrons sur l'expérience des luttes passées.
Mes cahiers sont trop longs: ce sont des cahiers; ils sont longs quand la quinzaine est épaisse. Le premier n'aurait pas été si long si Liebknecht n'avait pas donné jusqu'à trois articles et jusqu'à la matière de trois interviews; celui-ci ne serait pas aussi long si Vaillant n'avait pas combattu aussi longuement la proposition de loi sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels. Mes premiers cahiers seront forcément beaucoup plus gros, parce que je ne peux pas ne pas enregistrer la préparation du Congrès: j'ai donc à rattraper six mois de passé, pendant que le présent marche de son pas régulier. Quand je n'aurai plus qu'à noter le présent, mes cahiers seront naturellement moins longs.—J'ai calculé mes devis de longueur à peu près pour le temps du provincial que je supposais: qui a moins de temps n'aura qu'à moins lire.—Je reviendrai sur la composition des cahiers.
Ton idée est bonne, et je travaille à la réaliser: car toutes les brochures de propagande qui ne seraient pas conformes à la vérité seraient des brochures de mauvaise propagande. Il ne suffit pas de prêcher: il faut d'abord savoir ce que l'on prêche; il ne suffit pas de prêcher le socialisme: il faut d'abord savoir ce que c'est que le socialisme, et jamais nous ne le saurons si la discussion n'est pas libre.
Mettrons-nous en brochures de propagande le discours de Vaillant? Irons-nous vanter au peuple, qui est en général simple et droit, la dictature impersonnelle du prolétariat? Mais le premier citoyen libre à qui nous adresserons la parole nous dira simplement et droitement: «Pardon, monsieur, mais je voudrais seulement savoir quelles personnes exerceront la dictature impersonnelle de la classe ouvrière.»