—C'est que ce Théophraste en réalité introduisait ses probabilités sur les certitudes que ce Philalèthe avait posées. L'objection de l'homme au sens droit n'atteint pas ce Théophraste: «Nous ne disons pas que l'absolu de la raison sera atteint par l'humanité; nous disons qu'il sera atteint par quelque chose d'analogue à l'humanité. Des milliers d'essais se sont déjà produits, des milliers se produiront; il suffit qu'il y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre, comme vous l'avez très bien dit, sont finies.» Et il recommence. Et encore: «Du reste, peu importe. Il est très possible que la Terre manque à son devoir ou sorte des conditions viables avant de l'avoir rempli, ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de corps célestes; il suffit qu'un seul de ces corps accomplisse sa destinée. Songeons que l'expérience de l'univers se fait sur l'infini des mondes.»
—Ne poursuivez pas, docteur, vos citations insaisissables. Nous ne pouvons pas critiquer cela ainsi. C'est proprement un charme. 11 faudrait le rompre. Il faudrait lire du commencement à la fin, mot par mot, puis phrase à phrase, puis dialogue à dialogue, puis d'ensemble, et à tous les degrés on commenterait et on critiquerait cet admirable texte comme un texte ancien. Au peu que vous m'avez cité, docteur, que de commentaires et que de critiques! Sous l'apparente humilité de la forme, sous la sérénité imposante et charmeuse des mots, sous la savante impartialité de la proposition, quelle présomptueuse autorité de commandement, quelle usurpation, conduisant à quelles tyrannies! Nous n'avons jamais eu de plus grand ennemi que ce Théophraste, qui se promenait à Versailles, sinon le Versaillais qui se promena le troisième jour avec eux, Théoctiste, celui qui fait la fondation de Dieu. Les réactionnaires les plus dangereux n'ont jamais prononcé sur tout ce que nous aimons, sur tout ce que nous préparons, sur tout ce que nous faisons, surtout ce pour quoi nous vivons, des paroles aussi redoutables, d'une injustice élégante aussi profonde que ces deux idéalistes. Il ne suffit pas de sous-intituler un dialogue Probabilités ou Rêves: il convient que l'incertitude réside au cœur des probabilités, et que l'improbabilité réside au cœur des rêves.
—N'oublions pas l'Avenir de la Science. Renan l'annonce lui-même en note: «Je publierai plus tard un essai, intitulé l'Avenir de la Science, que je composai en 1848 et 1849, bien plus consolant que celui-ci, et qui plaira davantage aux personnes attachées à la religion démocratique. La réaction de 1850-51 et le coup d'État m'inspirèrent un pessimisme dont je ne suis pas encore guéri.»
—Je ne crains pas beaucoup que M. Jules Roche ait fait campagne au Figaro contre le socialisme. Je crains un peu plus que Macaulay intervienne au débat. Mais je redoute que ce Théophraste et que ce Théoctiste prononcent assurément leurs propositions inintelligentes admirablement vêtues. Je redoute que ces probabilités soient présentées sur un certain mode comme si elles étaient certaines, et que ces rêves ne soient pas présentés vraiment sur un mode improbable. Donnez-moi ces Dialogues. Merci. Écoutez ce Théophraste en ses probabilités. Attendez un peu. Je vais le trouver. Le voici. Écoutez bien: «Voilà pourquoi les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n'ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société; rien ne les fausse. Voilà enfin pourquoi le savant s'incline volontiers (non sans quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. Le contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister de village.»
—Il me paraît certain que ce Théophraste ingénieux n'avait pas imaginé l'affaire Dreyfus, ni connu M. Duclaux.
—Considérons seulement comme une probabilité qu'il n'avait pas imaginé cette malheureuse affaire. Je ne lui en fais pas un reproche, mais je lui ferais volontiers un reproche, ayant oublié d'imaginer cette imminente affaire, d'avoir assurément généralisé, présomptueusement prophétisé, d'avoir annoncé les temps éternels, d'avoir escompté l'espace infini. C'est un peu de l'astrologie qui avait oublié un puits très terrestre. Il y a beaucoup de puits. Et je lui reproche, ayant fait cet oubli, d'avoir aussi dédaigneusement négligé ma socialisation des moyens d'enseignement. «Le peuple avec son superficiel jugement d'école primaire et ses idées de magister du village»: voilà qui est bientôt dit, mais, monsieur,—c'est à ce Théophraste que je parle, et non pas à Renan, qui depuis nous a donné cet Avenir de la science, qu'il avait produit au temps de sa jeunesse—mais, monsieur, toutes vos généralités deviennent improbables si nous réussissons à donner au peuple cette culture que nous lui devons, que nous n'avons pas toute, que nous recevrons et que nous nous donnerons en la lui donnant. Cela sera long. Cela sera difficile. Mais cela n'est pas impossible. Et même cela est plus facile à organiser que les communications interplanétaires. Et cela n'est pas, en un sens, moins intéressant. Et j'irai plus loin, monsieur—c'est toujours à ce M. Théophraste que je m'adresse, et non pas à M. Renan—je dirai plus: en attendant que nous ayons socialisé, universalisé la culture, si je m'arrête à la considération du présent soucieux et d'un avenir prochain, dans le village où nous demeurons, celui que vous nommez le magister, celui qu'on nommait naguère le maître d'école, et que nous intitulons sérieusement l'instituteur n'est pas un homme insupportable au contemplateur tranquille. Et il est un auxiliaire indispensable au contemplateur inquiet, que nous nommons communément homme d'action. L'instituteur au village ne représente pas moins la philosophie et la science, la raison et la santé, que le curé ne représente la religion catholique. Si ce village de Seine-et-Oise ne meurt pas dans les fureurs et dans les laides imbécillités de la dégénérescence alcoolique, si l'imagination de ce village arrive à surmonter les saletés, les horreurs et les idioties des romans feuilletons, nous n'en serons pas moins redevables à ce jeune instituteur que nous n'en sommes redevables au Collège de France. Et encore nous n'en sommes redevables aux corps savants que parce qu'ils n'ont pas accompagné Théophraste en ses probabilités et Théoctiste en ses rêves. Sinon...
—Vous avez raison, mon ami, mais vous vous excitez. Puisque nous sommes revenus à parler des morts collectives, traitons posément, le voulez-vous, des morts collectives? Il vaut mieux faire ce que l'on fait.
—Pas encore, citoyen, je veux dire tout ce que je veux dire à ce M. Théophraste. Et que ne dirai-je pas à son ami M. Théoctiste. Écoutez un peu, docteur, ce qu'il me dit:
«En somme, la fin de l'humanité, c'est de produire des grands hommes; le grand œuvre s'accomplira par la science, non par la démocratie. Rien sans grands hommes; le salut se fera par des grands hommes. L'œuvre du Messie, du libérateur, c'est un homme, non une masse qui l'accomplira. On est injuste pour les pays qui, comme la France, ne produisent que de l'exquis, qui fabriquent de la dentelle, non de la toile de ménage. Ce sont ces pays-là qui servent le plus au progrès. L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie.»